« Notre peur de n’être », de Fabrice Murgia, gymnase du lycée Aubanel à Avignon

Fabrice Murgia © Jean-Francois Ravagnan

Solitudes sur fond noir

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

La nouvelle création de Fabrice Murgia était très attendue en cette dernière semaine du Festival d’Avignon. À l’arrivée : une proposition aussi belle esthétiquement que limitée dans son propos.

Un homme rentre tard chez lui. Sa silhouette se dessine sur le fond noir du décor. Il vit seul depuis vingt‑deux ans, depuis que son destin s’est trouvé brisé par une séparation. Souvenirs, douleurs, manque : une solitude telle que rien ne peut l’entamer. En contrepoint, se trouve évoquée l’histoire de Sarah, une jeune femme qui entre sur le marché du travail. Sa fraîcheur, sa naïveté, tranchent avec l’abattement de l’homme, comme sa robe rouge vient rompre la noirceur uniforme du début. Appartenant à la génération technologique, Sarah ne cesse de manipuler son smartphone, parfait palliatif de sa propre solitude. D’autres solitudes seront évoquées ensuite, volontaires celles-là : celle des Hakikomori, ces jeunes Japonais qui choisissent la réclusion volontaire, coupant tout contact physique avec le monde extérieur pour ne conserver avec les autres qu’un lien virtuel.

Dire notre solitude essentielle, tel semble être le fil directeur des différents spectacles de Fabrice Murgia. Depuis le Chagrin des ogres, ce jeune metteur en scène belge propose des spectacles qui ne se laissent pas voir ou interpréter facilement. Des spectacles qui recourent à la technologie parce que la technologie fait désormais partie de notre mode de vie, parce qu’elle a modifié nos comportements. Murgia a une approche nouvelle et originale de la scénographie. Le théâtre est surtout pour lui affaire de visions. Les corps des comédiens apparaissent enfermés dans des machines, lorsqu’ils ne deviennent pas machines eux-mêmes. Les mots, eux, sont directs, crus. Les histoires, sommaires, à peine ébauchées, mettent en scène des personnages comme autant de silhouettes fantomatiques, le plus souvent anonymes.

Consubstantielle mélancolie

Si Fabrice Murgia n’a pas encore vraiment fait ses preuves comme auteur, il a incontestablement le sens de la mise en scène. On pense parfois au travail de Joël Pommerat en regardant Notre peur de n’être : netteté des lignes, acteurs sortis de l’ombre, succession de tableaux remarquables à la fois par leur noirceur et par la poésie étrange qui en émane. Un théâtre très visuel qui multiplie les innovations, comme cet écran translucide qui, dans la première partie, sépare la scène et le public, enfermant un peu plus les comédiens dans leur solitude. Les effets d’images en surimpression qu’il permet sont assez vertigineux et témoignent d’une grande maîtrise. De même, le cadre de néons blancs qui par intermittences s’allume, délimitant pour les spectateurs l’espace de la scène, fait baigner tout le spectacle dans une irréalité troublante.

Mais cet étalage de technologie, aussi maîtrisé soit-il, se trouve mis au service d’un propos finalement assez mince, simple variation sur le thème paradoxal de la non-communication en ce début de xxie siècle. Les êtres prostrés de Fabrice Murgia, affligés d’une mélancolie qui leur est consubstantielle, semblent des incarnations pâlottes de la musique de Nick Cave qu’ils écoutent. Quant à l’aspect psychanalytique de la relation qui unit l’homme solitaire à sa mère chez qui il s’enferme, il est peut-être pertinent, mais pour le coup n’apporte pas grand-chose de nouveau. Heureusement, ces tableaux trop figés et quelque peu complaisants cèdent de temps en temps la place au personnage de Sarah, inspiré de la Petite Poucette de Michel Serres. Un personnage tourné vers l’avenir, et qui représente peut-être une nouvelle façon de vivre le monde à l’ère technologique. 

Fabrice Chêne


Notre peur de n’être, de Fabrice Murgia

Mise en scène : Fabrice Murgia / Cie Artara

Avec : Clara Bonnet, Nicolas Buysse, Anthony Foladore, Cécile Maidon, Magali Pinglaut, Ariane Rousseau

Collaboration à la dramaturgie : Vincent Hennebicq

Conseil artistique : Jacques Delcuvellerie, en collaboration avec Michel Serres

Scénographie : Vincent Lemaire

Lumière : Marc Lhommel

Vidéo : Jean-François Ravagnan et Giacento Caponio

Musique : Maxime Glaude

Assistant à la mise en scène : Vladimir Steyaert

Toile de fond : David Carlier, Benjamin Cuvelier et Alain Descamps

Décor construit par l’atelier de la Comédie de Saint-Étienne

Photo : © Jean-François Ravagnan

Gymnase du lycée Aubanel • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

www.festival-avignon.com

Les 21, 22, 23, 24, 26, 27 juillet 2014 à 20 heures

Durée : 1 h 20

28 € | 22 € | 14 € | 10 €