« Observer », de Bruno Meyssat, Théâtre national de Strasbourg

Observer © Michel Cavalca Observer © Michel Cavalca

Recevoir l’horreur

Par Margot Boisier
Les Trois Coups

Hiroshima. Il faut s’en souvenir, c’est sûr, mais peut-on vraiment se l’imaginer ? « On n’a pas assez d’imagination pour être capable de voir ce qu’on voit » avance Bruno Meyssat. « Observer » nous emmène dans l’univers du ressenti, où penser ne suffit plus. Ici, il s’agit d’éprouver l’horreur de cet évènement qui habite notre mémoire commune. C’est l’électrochoc. Le visuel nous parle bien au-delà de ce que les mots peuvent communiquer.

L’esthétique de Bruno Meyssat : « privilégier le son, l’image, le mouvement ». C’est donc l’ambiance et l’action scénique qui sont au cœur du spectacle. Sur scène, six comédiens, et un nombre incalculable de tableaux simultanés, mettant nos nerfs à l’épreuve. On est agressé par chaque geste des comédiens. Pas de sang, pas de blessures, tout se passe dans le symbolique. Simplement, un malaise constant mis en scène par l’apposition de la lenteur des mouvements et la brutalité des rapports qui se jouent, entre les comédiens, et avec le public.

Le décor est saturé en objets, plaques de métal verticales, horizontales, plaques de verre, lavabo rudimentaire, mobilier spartiate… Le décor évoque par endroits une salle de torture ou d’autopsie. Et une trottinette qui siège en plein milieu de la scène pendant la majeure partie du spectacle, comme pour figurer l’enfance. L’enfance qui subit de plein fouet la violence de la situation.

Un crescendo de tension

La pièce commence par un long jeu muet qui met en scène, sur fond de musique grinçante, percussive et dissonante, des gestes quotidiens mais dévitalisés. Une femme se déshabille et se passe de l’eau sur le corps… Corps maigre et fragile. Une autre femme arrive sur scène et vomit dans un bocal… Un homme se défroque et s’accroupit au-dessus d’un seau… Une femme l’essuie… Et, soudainement, un homme débarque et brise successivement les trois grandes plaques de verre qui se tiennent en fond de scène. Le bruit nous fusille sur place. Des éclats de verre volent partout. La vue sature. Après le premier quart d’heure passé dans ce climat d’horreur, on se demande comment il va être possible d’aller encore plus loin.

Et ils y arrivent. Une scène verbale scinde le spectacle en deux. Les comédiens, assis sur des chaises, nous tournant le dos dans la pénombre, disent des témoignages de survivants de la catastrophe d’Hiroshima. Le texte est mis en voix, simplement. Pas joué. On est plus proche de la lecture que de l’incarnation. Les comédiens ne prétendent pas s’accaparer le vécu des victimes réelles, ils citent. Simplement. Les mots résonnent. On écoute, plein d’effroi, préparé par les scènes précédentes qui ont mis nos nerfs à fleur de peau. On écoute ces récits surréalistes, mais brûlant de réalité, qui, jusque dans les détails les plus crus, nous racontent le jour où. La violence est si dense qu’on décroche. L’écoute sature.

Puis le jeu muet reprend, une femme s’allonge dans les éclats de verre, on la recouvre de paille, pour faire brûler son corps. Un homme sous Cellophane est dépecé : le Cellophane, comme une seconde peau, est soigneusement découpé en petites parcelles de tissu. L’homme se pendra ensuite à un crochet, en fond de scène.

Un peu plus tard encore, un homme se maintient les yeux ouverts avec des pinces de métal. Allongé, la tête renversée, il regarde le public, les yeux écarquillés de force, contraint à ne pas pouvoir fermer les yeux devant l’horreur.

Lorsque les lumières s’éteignent, on est si loin des repères habituels du théâtre qu’on n’ose même pas applaudir. On revient à la réalité, on frappe dans ses mains avec la vivacité d’une âme morte. Les comédiens ne sont rappelés que deux fois pour saluer. On se rend alors compte qu’un tiers de la salle est parti pendant le spectacle. Insupportable est le ressenti de la réalité d’Hiroshima. Insupportable, l’agression qui nous est faite aujourd’hui et maintenant. Car on ne nous parle pas du passé, non, on fait appel nos sens dans le temps bien présent qu’on est venu passer dans cette salle de spectacle. On ne nous raconte pas, on nous convoque en chair et en os dans l’expérience de la vision d’une violence extrême. 

Margot Boisier


Observer, de Bruno Meyssat

Théâtre du Shaman • 19, rue des Charteux • 69001 Lyon

04 78 28 85 56

Site : http://theatresdushaman.com

Conception et réalisation : Bruno Meyssat

Avec : Gaël Baron, Élisabeth Doll, Marion Casabianca, Frédéric Leidgens, Jean‑Christophe Vermot‑Gauchy, Pierre‑Yves Boutrand

Lumières et scénographie : Bruno Meyssat, Franck Besson, Pierre‑Yves Boutrand, Thierry Varenne

Univers sonore : David Moccelin, Patrick Portella

Costumes : Gisèle Madelaine

Construction et régie plateau : Laurent Driss, Olivier Mortbontemps

Assistante : Josée Schuller

Photo : © Michel Cavalca

Collaboratrice artistique : Diane Scott

Administration et production : Magali Fasula, Philippe Puigserver

Stagiaire administration : Aurélie Ouang

Théâtre national de Strasbourg • 1, avenue de la Marseillaise • 67000 Strasbourg

Site du théâtre : www.tns.fr

Courriel de réservation : billetterie@tns.fr

Réservations : 03 88 24 88 24

Du mardi 10 au dimanche 22 janvier 2012

Durée : 1 h 20 environ

20 € | 14 € | 8 € | 5,50 €