« Onéguine », d’Alexandre Pouchkine, Théâtre National Populaire à Villeurbanne

ONEGUINE -Jean-BELLORINI.jpg © Pascal Victor / ArtComPress)

Poésie sous un casque 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Après « Le Jeu des ombres », « Onéguine » est le deuxième opus qui devait permettre aux spectateurs du TNP de faire connaissance avec leur nouveau directeur, Jean Bellorini. La culture doit s’incliner devant son interdiction d’exister. Aussi mesurons-nous la chance extraordinaire d’avoir pu apprécier les indéniables qualités de ce nouveau spectacle.

Attardons-nous d’abord sur ce roman en strophes rimées qui fête ses 200 ans (même si, en réalité, Pouchkine mit dix ans à écrire ses plus de 5 000 tétramètres iambiques et les publia par épisodes). Il porte le nom de son héros, Onéguine, tant occupé à disséquer son insondable ennui, son « cafard » (comme le traduit André Markowicz dans un souci de modernité), qu’il passe à côté de sa vie, ne sachant pas reconnaître l’amour quand il le croise, faisant son propre malheur et celui des autres. Face à lui, une héroïne nourrie aux amours contrariés de La nouvelle Héloïse, Tatiana, âme passionnée et rêveuse qui tombe amoureuse au premier regard. Romantique en diable, donc, et russe aussi, sur fond de verres de vodka et de duels dramatiques dans des forêts enneigées.

Mais, plus qu’à l’intrigue, l’intérêt du spectacle tient au lien que Jean Bellorini a construit entre la traduction et sa mise en scène. Celui-ci cherche d’abord à mettre les spectateurs en situation de recevoir ce beau texte. Comment s’y prend-il ? En supprimant fioritures et flonflons. Pas de bal, ni de robes empesées. Pas de décor à proprement parler, mais des évocations surgies du chant des mots, eux-mêmes et d’un jeu subtil (quoique tout simple) de lumières grâce à quelques chandeliers.

ONEGUINE-Jean-BELLORINI
© Pascal Victor / ArtComPress

Surtout, bizarrement, Jean Bellorini recourt à une technologie sophistiquée qui isole chacun sous un casque et à l’intérieur de ce casque : le spectateur a ainsi le sentiment que c’est à lui personnellement que les acteurs, tels des conteurs, racontent cette histoire. Une technologie sophistiquée, que je n’ai vu utiliser avec autant de virtuosité que dans The Encounter, de Simon Mc Burney. Comme chacun sait, la parfaite maîtrise d’une technique disparaît derrière ce qu’elle sert. Ici, le réalisateur Sébastien Trouvé mêle habilement des emprunts de son cru à la musique de l’opéra de Tchaïkovski, ainsi qu’aux bruits de la vie : portes qui grincent, calèches qui s’éloignent, etc.

L’art de la métaphore

Je parlais de conte, de cette relation de connivence et d’attraction qui lie le conteur et son public, comme dans le Joueur de flûte. Impossible de passer sous silence l’humour de Pouchkine qui porte de loin en loin un regard malicieux sur son propre texte. Relevons la complicité qui lie les acteurs aux spectateurs, l’extrême attention des premiers à ne pas perdre les seconds en route, à les faire sourire ici, se détendre là, pour qu’au bout du compte, ils puissent ne pas en perdre une miette. Ces acteurs s’effacent derrière leur personnage ou derrière le texte, passant sans qu’on y prenne garde, du statut de narrateur à celui de personnage, mais si précis, si justes, si « là », même lorsqu’ils murmurent, cachés derrière nous. Comme Mélodie Amy-Wallet qui, dans le rôle de Tatiana, avec son beau visage si triste, ne dit que quelques phrases à la fin et nous émeut si profondément.

Le mérite de cette réussite bouleversante de beauté revient au chef d’orchestre, Jean Bellorini, qui a su emmener avec lui une équipe audacieuse et sensible. 

Trina Mounier


Onéguine, d’Alexandre Pouchkine

Traduction : André Markowicz

Le texte est édité aux Édictions Actes Sud collection Babel

Mise en scène : Jean Bellorini

Avec : Clément Durand, Gérôme Ferchaud, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Mélodie Amy-Wallet

Réalisation sonore : Sébastien Trouvé

Composition originale librement inspirée de l’opéra Eugène Onéguine de Piotr Tchaïkovsky enregistrée et arrangée par Sébastien Trouvé et Jérémie Poirier-Quinot

Flûte : Jérémie Poirier-Quinot

Violons : Benjamin Chavrier, Florian Mavielle

Alto : Emmanuel François

Violoncelle : Barbara Le Liepvre

Contrebasse : Julien Decoret

Euphonium : Anthony Caillet

Durée : 2 heures 

Théâtre National Populaire • 8 place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

Représentation professionnelle à huis clos


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Critique Le jeu des Ombres, par Lorène de Bonnay

☛ Entretien avec Jean Bellorini, à propos du Jeu des ombres, par Trina Mounier

☛ Un moment, d’après Marcel Proust, par Trina Mounier