« Opéraporno », de Pierre Guillois, Théâtre du Rond-Point à Paris

Opéraporno-Pierre Guillois-Nicolas-Ducloux

Une comédie qui défonce !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

La musique légère connaît une tradition grivoise. « Opéraporno » pousse le bouchon plus loin. Satire décomplexée, le spectacle fait mouche et c’est réjouissant.

Quelle chose étrange et pénétrante ! Ceux qui pensaient se rincer l’œil restent sur leur faim, tandis que d’autres, choqués, quittent la salle. Soyons clairs : « Les amateurs de porno trouveront que ça manque de sexe et les amateurs d’opéra que ça manque de musique. Disons qu’il s’agit plutôt d’une opérette ordurière, un vaudeville contemporain impossible », précise Pierre Guillois.

Une grand-mère bloquée dans la voiture, un jeune-homme très sensible au charme de sa belle-mère, un père qui se coupe bêtement l’index en tentant de surveiller sa nouvelle épouse quelque peu en chaleur… Cette partie de campagne dégénère en partouze familiale. De quiproquos en tromperies, toutes les limites sont franchies : « On ne fiste pas son fils / on n’éjacule pas dans grand-mère », entonnent les personnages en guise de morale.

Parlons-en de morale ! Scatologie, inceste, gérontophilie, presque tous les tabous sont levés. La belle-mère, qui s’ennuie, trouve son plaisir avec une brosse inattendue. Car si cette Clotilde est au centre des jours et des nuits de Victor, celui-ci ne vise pas juste. Tout du moins, il ne fait pas trop la différence dans le noir. Il pensait baiser sa belle-mère, mais il culbute sa grand-mère dans les fourrés. Quant au père, jardinier peu habile, il se fait fort d’en apprendre à son fiston, en le déflorant justement.

Oh ! My god 

Lubriques, tous les personnages s’en donnent à cœur joie. Dentier dans les arbres, gode-michets au fond des tiroirs, le sexe à gogo alterne avec des scènes d’orgies presque enchanteresses. En effet, Pierre Guillois dit s’être inspiré du Songe d’une nuit d’été. On est loin de Shakespeare, mais il reste la nature luxuriante, les illuminations et une certaine poésie. Oui !

« Opéraporno », de Pierre Guillois © Fabienne Rappeneau
« Opéraporno », de Pierre Guillois © Fabienne Rappeneau

Même si ce n’est pas vraiment notre tasse de thé (on préfère vraiment Shakespeare), reconnaissons un certain talent, du doigté en quelque sorte. L’auteur s’est évertué à soigner ses dialogues et à ficeler l’intrigue. En tout cas, contrairement aux films porno, dont les scénarios sont d’une faiblesse affligeante, il y a de la matière et de l’audace. Pierre Guillois nous avait déjà fait hurler de rire dans Bigre. Ici, il se lâche encore plus. Il s’est vu proposer l’idée d’une œuvre libre par le compositeur Nicolas Ducloux. Pianiste, cofondateur de la compagnie Les Brigands, ce féru du répertoire bouffe de la Belle Époque rêvait d’une folie trash qui pousserait les limites de la décence. Guillois a exaucé son vœu, sans retenue.

Opéra bouffe diablement efficace

Certes, c’est le comble du mauvais goût, mais la pièce dit beaucoup de notre époque en osant bousculer l’ordre moral. Et c’est réjouissant dans notre société tiraillée entre débauche et puritanisme. Parfait pour illustrer le rire de résistance, cher au Théâtre du Rond-Point, où le spectacle se joue actuellement. Le livret est savoureux, les gags sont efficaces. Bien plus profond qu’il n’en a l’air, le spectacle est donc divertissant, pour peu que l’on entre dedans. Enfin, si j’ose dire !

Surtout, musiciens et chanteurs se saisissent de cet ovni avec fougue. S’agissant avant tout de théâtre musical, les interprètes abordent la chose avec une technique classique tout à fait exemplaire. Ducloux dit s’être inspiré de « la variété française, de la pop anglaise, des années 70, du Charlie Hebdo de ses parents, de La Gueule Ouverte, de Gainsbourg, des Beach Boys ». Pourtant, s’ils entonnent les airs avec tout le sérieux opératique qu’attendent les mélomanes, ils ne manquent pas de folie. Un décalage de plus avec les situations graveleuses dans lesquelles ils doivent évoluer.

Ces interprètes ont l’air de prendre beaucoup de plaisir. À tel point qu’aux saluts, Jean-Paul Muel (ancien du Magic Circus de Jérôme Savary qui joue le rôle de la grand-mère) tient à préciser, non sans malice, qu’ils sont tous consentants. Et pour ceux qui en douteraient encore, il rassure certains sur l’équipement de Victor : « C’est une prothèse, un accessoire de théâtre ! » Ouf ! Ou plutôt dommage… 

Léna Martinelli


Opéraporno, de Pierre Guillois

Site de la cie Pierre Guillois

Mise en scène : Pierre Guillois

Composition musicale et piano : Nicolas Ducloux

Avec : Jean-Paul Muel, Lara Neumann, Flannan Obé, François-Michel Van Der Rest

Violoncelle : Jérôme Huille, en alternance avec Grégoire Korniluk

Costumes : Axel Aust

Assisté de : Camille Pénager

Lumières : Marie-Hélène Pinon

Son et régie son : Loïc Le Cadre

Scénographie : Audrey Vuong

Assistée de : Gérald Ascargorta

Accessoires : Judith Dubois, Patrick Debruyn

Régie générale : Fabrice Guilbert

Photo : © Fabienne Rappeneau

Théâtre du RondPoint • salle Renaud-Barrault • 2 bis, avenue Franklin-Roosevelt • 75008 Paris

Site du théâtre : www.theatredurondpoint.fr

Du 20 mars au 22 avril 2018, à 21 heures, dimanche à 15 heures, relâches les lundis, le 25 mars, les 1er et 3 avril,

Réservations : 01 44 95 98 21

De 12 € à 38 €

À partir de 18 ans

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