« Phèdre ! », d’après Jean Racine, Collection Lambert, Festival d’Avignon

Une joyeuse leçon de théâtre

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Phèdre ! » prend la forme d’une fausse conférence pour rendre hommage à un bijou du répertoire classique. Si seulement tous les lycéens pouvaient recevoir un tel cours : du théâtre pour parler du théâtre ! Juste et exaltant.

La tragédie, « c’est minutieux, bien huilé, depuis toujours », écrivait Anouilh. « Un bijou d’horlogerie… suisse ! », précise François Grémaud dans son Phèdre ! né d’une proposition du théâtre de Vidy-Lausanne. Le ton est donné : le spectacle prend l’allure d’une « comédie contemporaine » révélant ce qui fait l’éternité d’un chef-d’œuvre.

Et si elle atteint ce but, c’est grâce à la magie de l’incarnation. L’auteur a incorporé le texte avant de livrer son interprétation, l’acteur a fait de la place en lui pour se trouver agi par l’écriture et reconstruire les langues de Racine et Grémaud à chaque représentation. Car Phèdre est une matière vivante. La leçon est simple, efficace.

Le comédien Romain Daroles, qui interprète une sorte d’orateur, nous prend vite dans ses rets. Il instaure d’emblée un dialogue direct avec les spectateurs en s’amusant de façon faussement candide avec les signifiants. « Je m’appelle Romain », mais la pièce ne se passe pas à « Rome », elle a lieu en « Grèce antique ». Humour potache, satire de Stand-up ? Pas tout à fait. Cette captatio benevolentiae vise un large auditoire et permet d’introduire d’autres jeux plus subtils ou érudits, comme la rêverie autour du nom d’un personnage secondaire : Panope, « celle qui donne toutes sortes de secours » doit sûrement passer la « panosse » (la serpillère) entre deux scènes, explique le personnage. Cela dit, elle compte moins que la prestigieuse « panoplie de figures » de Phèdre, lesquelles nécessitent un « panorama » pour comprendre le contexte mythologique. Les jeux sur les mots sont là pour nous « enraciner ».

Le discours tenu sur le Phèdre de Racine mêle donc la poésie, le comique et le didactique : on nous rappelle des épisodes clés pour comprendre la lettre du texte ; on définit, comme en classe, la catharsis ou les trois unités ; on nous incite avec une gentille ironie à réciter des alexandrins du XVIIe siècle. En faisant cela, l’orateur ne rit pas de nous, il rit avec nous (de nos références actuelles, de notre culture). Puis, il dévide avec un enjouement, voire un émerveillement charmant, le fil des cinq actes de la tragédie, prenant soin, au début de chacun, de renouer le lien avec le présent et la salle.

Un comique délicat

Oscillant entre récit, commentaires rigoureux ou ludiques, et allusions facétieuses (à Wonder Woman, la Mouette, les Amours incestueuses de Barbara, Bourvil, etc.), Romain Daroles fait sonner avec talent la partition racinienne. Les tirades majeures sont jouées, les enjeux de la tragédie débrouillés, la mécanique tragique exposée. En utilisant une grammaire pour chaque personnage (un geste, un objet, une démarche, un parler), un peu comme on incarnait les types dans la commedia dell’arte, il donne chair aux protagonistes. Œnone devient une matrone à l’accent du sud, Thésée, « back from Hell », un guerrier bourrin, Hippolyte un jeune plein de tics, Théramène un barbu haletant, Phèdre une reine évaporée et suicidaire.

Ces portraits brossés à grands traits ne pervertissent pourtant en rien la pièce, car le comédien multi facettes parvient à moduler les registres comique, pathétique et tragique. Il souligne la complexité du personnage d’Aricie, l’ambivalence de la nourrice, les non-dits de Phèdre, la délicatesse du fils incompris du terrible Thésée. Sa prononciation des vers est à la fois exquise, envoûtante, drôle ! Le corps de l’acteur, ses mouvements, sa gestuelle, son regard illuminé, donnent à entendre, à voir, à imaginer. Tout simplement.

Le spectacle va ainsi crescendo jusqu’à son dénouement, permettant au public de revisiter la brûlante Phèdre, tout en éprouvant une petite catharsis comique. Une proposition bien délectable !

Lorène de Bonnay


Phèdre !, de François Grémaud, d’après Jean Racine

Le texte est édité chez Vidy Théâtre Lausanne

Texte, mise en scène : François Grémaud

Avec : Romain Daroles

Durée : 1 h 30

Collection Lambert • 5 rue Violette • 84000 Avignon

Du 11 au 21 juillet 2019 à 11 h 30 ou 15 heures

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Réservations : 04 90 14 14 14

De 10 € à 30 €


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