« Proudhon modèle Courbet », de Jean Pétrement, À la folie Théâtre à Paris

Proudhon modèle Courbet © Magali Jeanningros Proudhon modèle Courbet © Magali Jeanningros

Deux géants s’affrontent

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Bientôt la centième représentation pour cette pièce de Jean Pétrement, créée en octobre 2009 et récompensée au Off d’Avignon en 2010. Un huis clos entre deux personnages hauts en couleur et bien de leur temps : le peintre Gustave Courbet et le philosophe Pierre‑Joseph Proudhon.

Le spectacle, créé par la compagnie Bacchus, basée à Besançon, prend ses quartiers jusqu’à la fin du mois À la folie Théâtre, dans le onzième arrondissement à Paris. La Franche-Comté, justement, et ce n’est pas un hasard, c’est la région d’origine des deux protagonistes. Nous sommes en 1855, à Ornans, dans l’atelier de Courbet. Celui-ci est célèbre, connu comme le chef de file du mouvement réaliste. Proudhon, de dix ans son aîné, vient de passer trois ans dans les geôles du Second Empire, ce qui ne l’a pas détourné de ses convictions anarchistes.

Jean Pétrement et sa scénographe, Magali Jeanningros, ont choisi de représenter l’artiste au travail devant sa toile. L’œuvre en chantier est l’Atelier du peintre (visible au musée d’Orsay) dont une version inachevée, dans un format à peine réduit, a été reconstituée et sert de décor principal. Orgueil d’artiste, Courbet s’est représenté au centre de la toile, qui représente la société de son temps. Cette prétention, c’est ce que Proudhon lui reproche en entrant – et aussi la quête par l’artiste de la gloire, de l’argent, de la reconnaissance (« Ta mégalomanie te perdra »). Le philosophe, lui, est désintéressé, tout entier tourné vers l’idée, et vers ses recherches en économie politique. On perçoit dès cette entame l’amitié tumultueuse et difficile qui unit ces deux-là.

Une opposition poussée jusqu’à la caricature

Pour les besoins de la théâtralité, l’opposition entre les deux personnages est d’ailleurs poussée jusqu’à la caricature. Le metteur en scène a voulu représenter deux caractères, deux tempéraments, comme on disait à l’époque. Le Courbet qu’interprète Alain Leclerc a le goût du concret et des plaisirs de la vie. Sa voix grave et son langage vert sont à l’unisson de sa personne : généreuse et débonnaire. Proudhon, au contraire (campé par Jean Pétrement lui-même), est le type même du philosophe austère. Un peu à l’étroit dans son habit étriqué, celui qui veut « faire de la pureté une vertu civique » refuse le verre d’alcool qu’on lui tend…

Belle idée que d’incarner sur scène cette incompatibilité entre le moralisme de l’un, la gaieté anticonformiste de l’autre. Le texte, évitant le piège du didactisme, fait comprendre les débats du temps et leurs enjeux (les démêlés de Courbet avec l’académisme) sans jamais être ennuyeux. Le peintre attend de Proudhon une caution intellectuelle : que celui-ci, par exemple, rédige le livret de son exposition au « Pavillon du réalisme » qu’il envisage de créer (« Associons-nous : moi, mes tableaux, toi, ta plume »). Proudhon, lui, voudrait que son ami précise et mette sur le papier les principes de son art. Mais Courbet n’est pas décidé à se laisser « modeler » par le philosophe, comme le suggère le titre de la pièce. « Ma peinture, ce n’est pas une idée. »

La question des femmes

Les deux hommes ne sont pas seuls. Courbet partage en effet son intimité avec sa maîtresse (et modèle) Jenny. Diana Laszlo incarne cette jeune femme dévergondée à souhait, provocante et drôle. Son franc-parler apporte de la légèreté à cette confrontation de génies. Sur la question des femmes, Proudhon n’a pas les idées très avancées. Sa misogynie n’a d’égale que son puritanisme, et Jenny tente de dérider ce philosophe sans humour prisonnier de son système de pensée. « C’est ça, l’origine du monde ! * », clame-t-elle en soulevant ses jupes.

Quatrième larron, Lucien Huvier est aussi la bonne surprise du spectacle dans le rôle de Georges, le paysan braconnier. Son apparition, tout en déplaçant le propos vers le terrain politique, fait souffler un vent de folie sur la scène d’À la folie Théâtre. Muni de son pâté et de son alcool de mirabelle, il représente le peuple, pour toujours indifférent aux théories et fier de sa sagesse ancestrale. Le comédien apporte une force jubilatoire à son personnage et fait regretter que la pièce tourne court si vite. 

Fabrice Chêne

* Allusion à un autre tableau célèbre de Courbet, l’Origine du monde, qui représente un sexe féminin.


Proudhon modèle Courbet, de Jean Pétrement

Texte disponible chez Latham éditions

Cie Bacchus

http://www.compagnie-bacchus.org/

Mise en scène : Jean Pétrement

Avec : Alain Leclerc, Jean Pétrement, Diana Laszlo, Lucien Huvier

Assistante mise en scène : Marie Vendola

Création lumière : Baptiste Mongis

Décor et graphisme : Magali Jeanningros

Photo : © Magali Jeanningros

À la folie Théâtre • 6, rue de la Folie-Méricourt • 75011 Paris

Métro : Saint‑Ambroise

Réservations : 01 43 55 14 80

www.folietheatre.com

Du 1er septembre au 30 octobre 2011, du jeudi au samedi à 19 heures, le dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 10

20 € | 15 €

En tournée :

  • Le 3 novembre 2011 à 20 heures à Besançon, Théâtre musical
  • Le 20 janvier 2012 à 21 heures à Cabestany, centre culturel
  • Le 14 février 2012 à 20 heures à Dijon, Théâtre des Feuillants
  • En mai 2012, festival Aux actes citoyens à Tomblaine