« Richard III », de William Shakespeare, Opéra Grand‑Avignon (critique no 2)

« Richard III » © Arno Declair

Le charme absolu
de « Richard III »

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Le « Richard III » de Thomas Ostermeier résonne si fort dans l’âme des festivaliers d’Avignon, même après la dernière à l’Opéra-Théâtre, qu’une écoute ultime de cet écho puissant s’imposait. Non pour se désenvoûter, mais pour analyser le sortilège. Fait inouï (?), voilà une (seconde) critique sans réserve aucune.

Le metteur en scène allemand et directeur de la Schaubühne l’a avoué lui-même dans une conférence 1 : il est « addict » à Shakespeare, un auteur rebelle tissant jusqu’au vertige les genres et les registres, les cultures savante et populaire, les niveaux de signification. Son intraitable complexité, portée par une langue sublime et savoureuse, est à l’image de la vie : illisible, énigmatique, creusant les questions, ouvrant des espaces de possibles et de jeu(x). Sa beauté baroque est infinie.

Le théâtre de Shakespeare aborde aussi la question essentielle de l’Homme et de son masque à travers une histoire : postdramatique 2, il intéresse donc Ostermeier au plus haut point. De fait, Hamlet (un choc théâtral représenté en 2008 dans la cour d’honneur) débutait par la question « Qui est là ? » – sous-entendu, derrière le masque. Puis l’on voyait le jeune Prince narcissique et dépourvu de conscience politique, s’empêtrer dans une folie créée pour éviter d’être tué. Angelo, dans Mass für Mass (joué en 2012 à L’Odéon), se drapait de vertu pour instaurer une société parfaite, mais se faisait rattraper par ses désirs et imperfections. Enfin, dans l’actuelle mise en scène de Richard III (à la Schaubühne après Avignon), le protagoniste endosse le costume du démon que lui renvoie la société, afin de se sentir exister.

Ainsi, cette adaptation fine, cohérente et dynamique du dramaturge Marius von Mayenburg se resserre-t-elle sur l’ascension de Richard vers le trône : ses origines, ses motivations ambiguës, ses stratégies, ses conséquences. La guerre civile des Deux-Roses opposant depuis 1450, les Lancastriens, partisans d’Henri VI, aux Yorkistes, en faveur de Richard d’York, le père d’Édouard IV et de Richard III, s’achève provisoirement. Le clan des York remporte la victoire : Richard s’est illustré dans des faits d’armes et a tué Henri VI (dont la veuve Marguerite d’Anjou est bannie), mais c’est son frère Édouard IV qui porte la couronne. Richard, considéré comme un monstre (il est bossu et boiteux), se sent exclu de la fête tapageuse qui ouvre le spectacle. Il préfère la guerre aux postures et flatteries d’une cour peu reconnaissante, qui ne lui renvoie aucun « reflet » positif. Alors, faute de se divertir (de se détourner de lui-même) en « faisant l’amant », il adopte le rôle du « scélérat », résolu à « haïr les plaisirs vaniteux de ce monde ».

Loin du tyran machiavélique stéréotypé, Richard devient abject parce qu’il n’a aucune autre identité. Certes, il a plus de génie dans le mal que ses prédécesseurs, mais il est cerné de monstres. Marguerite, qui prophétise sa prise de pouvoir sanglante, s’y connaît. Quant à son entourage, il est également perverti par le ressentiment, la vengeance, la frustration, la peur : comment survivre en dehors du cercle du pouvoir ? Richard s’élève méthodiquement jusqu’au trône grâce à une éloquence brillante qui lui permet d’obtenir des autres l’assouvissement de son désir de conquête sans se salir les mains. Tous tombent, percés par les flèches de cet histrion charmant aux paroles malignes : son frère Clarence, des nobles de la cour, les fils héritiers de son frère et d’Élizabeth, Lady Anne (veuve du fils d’Henri VI). Richard règne un temps, mais il est rattrapé par les fantômes de sa mauvaise conscience et meurt à la bataille de Bosworth en 1483 contre Henri Tudor (Richmond).

Ostermeier ne s’y est pas trompé en choisissant pour ce rôle Lars Eidinger, qu’il dirige depuis quinze ans. Après Hamlet ou Angelo, cet interprète hors pair incarne toutes les facettes de son insaisissable personnage : le bouffon qui divertit le public et décrie le pouvoir en place, tel un comédien de stand-up, l’allégorie du Vice (personnage cathartique du théâtre du Moyen Âge, qui arrivait par la salle et parlait le langage du peuple). Lars se métamorphose tour à tour en araignée, en serpent, en Quasimodo, en Dom Juan, en champion d’épée et de rhétorique qui se pend littéralement au micro, en roi solitaire et lucide qui connaît la vanité des désirs terrestres face à la mort (tel est le sens de sa phrase finale : j’ai joué « Mon royaume pour un cheval »).

Une mise en scène imaginative et maîtrisée

Le spectacle est puissant, créatif et d’une infinie justesse. La scénographie renvoie au Théâtre du Globe élisabéthain : la scène ronde rapproche la scène et la salle, place le Fou au centre, relie les acteurs et le musicien. Intemporel, sobre, baroque, le décor intègre subtilement des références au monde actuel des médias et du divertissement, comme les écrans et le micro. La musique, tour à tour folle ou lyrique, accompagne et exacerbe le mouvement chaotique des émotions sur le plateau. Les vidéos projetées déploient l’imaginaire : elles désignent des éléments à la fois poétiques, métaphorique et réels, voire organiques (un ciel changeant, les bras d’un fleuve, des globules ou méduses, la face de Richard déformée par la trahison).

La représentation est parsemée de trouvailles : les Princes héritiers sont figurés par des marionnettes (elles permettent de se focaliser sur leurs paroles à double sens et symbolisent la mort). Richard, couronné, se farde le visage de crème chantilly et se mire dans son plat sans parvenir à saisir la moindre image cohérente : torturé par sa conscience, il mange son masque. Dans la dernière scène, ce diable fou se fait la guerre à lui-même dans une pantomime fulgurante.

Pour finir, la direction d’acteurs est remarquable, notamment dans les scènes de joutes verbales. Avec Lady Anne (Jenny König), par exemple, Richard / Lars retourne chaque argument avec une habileté digne des plus grands orateurs : si son mari assassiné était « aimable », c’est qu’il était fait pour le ciel ; Richard l’a tué à cause de la beauté solaire d’Anne et pour lui procurer un meilleur époux ! Richard persuade également Anne à grand renfort de larmes, de chantage au suicide, de violence et de sensualité.

Thomas Ostermeier parvient ainsi à extraire du texte sa substantifique moelle en conjuguant les références à l’histoire du théâtre, les clins d’œil au monde contemporain, les diverses tonalités. Ce travail d’orfèvre accompli par l’ensemble de la troupe aboutit bien à un Richard III envoûtant, et inactuel. Non seulement il aborde des thèmes essentiels (le pouvoir, le langage, le mal et la civilisation, la persona, la mort), mais il exalte la grandeur et la beauté terrible du chaos. Aussi radicalement que Hamlet. On en veut encore ! 

Lorène de Bonnay

  1. Les Ateliers de la pensée : Télérama dialogue, « Shakespeare, encore ! », le 17 juillet 2015, Festival d’Avignon.
  2. Le théâtre allemand des cinquante dernières années est dominé par un théâtre soit-disant d’avant-garde postdramatique qui interroge les formes, la performance, la représentation. Ostermeier trouve plus révolutionnaire de reconstruire des récits, des histoires, des formes en se nourrissant de l’observation de la réalité. Voilà pourquoi il considère Shakespeare comme un « postdramatique » (cf Backstage, L’Arche).

Richard III, de William Shakespeare

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Version et traduction : Marius von Mayenburg

Avec : Thomas Bading, Robert Beyer, Lars Eidinger, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach, Sebastian Schwarz, et le musicien Thomas Witte

Scénographie : Jan Pabbelbaum

Dramaturgie : Florian Borchmeyer

Musique : Nils Ostendorf

Lumière : Erich Schneider

Vidéo : Sébastien Dupouey

Costumes : Florence von Gerkan, Ralf Tristan Scezsny

Marionnettes : Susanne Claus, Dorothée Metz

Chorégraphie du combat : René Lay

Photos du spectacle : © Arno Declair

Photo de Thomas Ostermeier : © Paolo Pellegrin

Production : Schaubühne Berlin

Opéra Grand-Avignon les 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 14, 16, 17, 18 juillet 2015 à 18 heures

Spectacle en allemand surtitré en français

Durée : 2 h 30

Festival d’Avignon : www.festival-avignon.com

Courriel : festival@festival-avignon.com

Renseignements : +33 (0) 4 90 14 14 60

Réservations : +33 (0) 4 90 14 14 14 de 10 heures à 19 heures

Tarifs : de 28 € à 10 €