« S’agite et se pavane », d’Ingmar Bergman, Nouveau Théâtre de Montreuil

S’agite et se pavane © Sébastien Michaud

Quatre mains avec la mort

Par Ingrid Gasparini
Les Trois Coups

« S’agite et se pavane » est la dernière pièce d’Ingmar Bergman. C’est aussi une véritable déclaration d’amour pour le théâtre et un kaléidoscope des angoisses métaphysiques de l’auteur. Un challenge pour qui s’y colle et une jolie prise de risque pour le Nouveau Théâtre de Montreuil. Mais Célie Pauthe n’est pas du genre à se laisser impressionner. Elle dépoussière le maître suédois et nous livre une œuvre élégante et habitée.

Le Nouveau Théâtre de Montreuil sent encore le neuf. On a l’impression que les derniers coups de pinceau ont été donnés hier, et pourtant il domine la place Jean‑Jaurès avec grandeur. Port altier et formes géométriques signés par l’architecte Dominique Coulon. On se promène dans ce petit bijou de la modernité : lignes épurées, beaux volumes, béton brut et bar lounge. C’est design, rouge et noir, à l’image de la grande salle Jean‑Pierre‑Vernant.

Deux lits d’hôpital trônent sur le plateau. Un large rideau de fer nous coupe du reste du monde et nous plante au cœur d’une maison de fous au début du siècle. Carl Äkerblom, inventeur extravagant et mégalomane, y est interné pour avoir tenté de tuer sa jeune compagne. Son obsession pathologique pour le compositeur Franz Schubert et sa peur maladive de la mort le poussent dans des délires extrêmes. Mais, très vite, il accouche d’une idée géniale, il va produire le « premier film vivant parlant ». Osvald Vogler son compagnon de chambrée décide de financer le projet et se lance dans l’aventure avec lui.

Écrit en marge de Fanny et Alexandre, à un moment où Ingmar Bergman se lassait du cinéma, S’agite et se pavane est une œuvre-testament où se rassemblent toutes ses obsessions : la solitude, l’enfermement, la folie et l’érotisme. Les correspondances avec ses films sont infinies. On y retrouve, par exemple, le personnage de l’oncle Carl cher à Bergman ainsi que le couple Vogler tout droit échappés de Persona. Quant à la représentation de la mort, elle est ici fidèle à celle du Septième Sceau. Gantée de blanc, deux losanges rouges à la place des yeux, vue imprenable sur le néant. Un mélange de clown blanc monstrueux et de diva follement sensuelle.

La densité de la pièce en aurait embourbé plus d’un. Mais Célie Pauthe signe ici une mise en scène en mille-feuilles et nous aide ainsi à pénétrer dans l’histoire de manière progressive. La distanciation avec le public et le yoyo dans les tonalités sont deux péchés mignons de Bergman. Ici, le cliché du théâtre dans le théâtre est pleinement assumé voire accentué, et on assiste parfois à de somptueuses mises en abyme. Le voyage musical qui s’offre à nous hésite entre une partition torturée où des lumières stroboscopiques accueillent les vocalises de la mort et une déambulation romantique où l’on nous raconte les amours de Schubert au clair de lune.

C’est aussi ça, Bergman. On passe du trivial au fondamental en un claquement de doigts, et les comédiens semblent branchés sur une ligne de courant alternatif. Marc Berman compose un Carl Äkerblom bougon et chaleureux, qui peine parfois à aller plus loin dans l’émotionnel. Philippe Duclos est remarquable : sa silhouette en fil de fer et son verbe haut semblent toujours au service de l’histoire. Mais, on le sait, le langage de Bergman est toujours du côté des femmes, et c’est Mélanie Couillaud et Violaine Schwartz qui nous laissent le souvenir le plus vif, puissant et inspiré pour l’une, énigmatique et horrifique pour l’autre.

La réplique de Macbeth qui a inspiré le titre bourdonne alors dans nos oreilles : « La vie n’est qu’une ombre errante, une pauvre comédie qui s’agite et se pavane une heure sur scène et qu’ensuite on n’entend plus, une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien. ». Voilà, c’est fini, la Mort nous offre son plus beau rictus, et dans un dernier déhanché clôt le plus amer des chants d’amour. 

Ingrid Gasparini


S’agite et se pavane, d’Ingmar Bergman

Traduction : Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini

Mise en scène : Célie Pauthe

Avec : Marc Berman, Arlette Bonnard, Mélanie Couillaud, Philippe Duclos, Emmanuelle Lafon, Denis Loubaton, Régis Lux, Alice Millet‑Dussin, Serge Pauthe, Karen Rencurel, Mireille Roussel, Violaine Swartz

Musique : Franz Schubert

Collaboration artistique : Aurélia Guillet

Piano : Hélène Schwartz

Scénographie et lumière : Sébastien Michaud

Costumes : Céline Perrigon

Son : Aline Loustalot

Maquillages : Cécile Kretschmar

Photo : © Sébastien Michaud

Nouveau Théâtre de Montreuil • 10, place Jean‑Jaurès • 93100 Montreuil

www.nouveau-theatre-montreuil.com

Réservations : 01 48 70 48 90

Du 14 au 21 novembre 2008 et du 11 au 20 décembre, les lundi, mercredi, vendredi et samedi à 20 heures, les mardi et jeudi à 19 h 30

Durée : 2 h 15

19 € | 12 € | 9 €

En tournée

  • Du 26 novembre au 7 décembre 2008 • Théâtre national de Strasbourg
  • Du 16 au 24 janvier 2009 • la Criée, Théâtre national de Marseille
  • Les 29 et 30 janvier 2009 • Théâtre de Sartrouville
  • Du 10 au 13 février 2009 • Nouveau Théâtre, centre dramatique national de Besançon et de Franche‑Comté
  • Les 18 et 19 février 2009 • l’Équinoxe, scène nationale de Chateauroux