« Salomé », d’Oscar Wilde, Théâtre de l’Ouest‐Parisien à Boulogne‐Billancourt

« Salomé » © Sébastien Chambert

Une « Salomé » au souffle somptueux

Par Sheila Louinet
Les Trois Coups

Sous la houlette de Jérémie Le Louët, « Salomé » électrise la scène théâtrale. « La fille tragique de la passion » décapite la tête du public et emporte notre adhésion. Loin de nous livrer des réponses sur cet ovni théâtral d’Oscar Wilde, le metteur en scène entretient son mystère dans une version superbe et diablement « décadente ».

Vierge effarouchée ou garce magnifique ? Salomé est une des figures les plus problématiques du Livre saint. Avant qu’Oscar Wilde ne s’empare du sujet, cette jeune fille, qui ose réclamer la tête de Jean‑Baptiste, avait un statut déjà étrange dans la Bible. La proie est donc toute trouvée pour les écrivains « fin de siècle » : sous leur plume « décadente », elle devient une Vénus pervertie, belle et hideuse tout à la fois, mais résolument insaisissable. Wilde entretient donc cette ambiguïté troublante. Et Jérémie Le Louët l’a bien compris : en mettant au diapason la cadence du débit des comédiens et la note formelle et musicale du texte, le jeu est vu par la lorgnette de l’étrange et du bizarre. Dans cette « variation polyphonique » (sous-titre donné au spectacle), ce directeur d’acteurs a su insuffler une dimension « à rebours » 1 si nécessaire aux personnages lunaires de Wilde.

À lire ces lignes, on pourrait croire qu’un tel jeu devienne vite artificiel et redondant. Pas si les comédiens empoignent leurs tirades avec justesse et profondeur. C’est là tout le paradoxe, mais aussi le résultat d’un beau travail mené sur la voix et sur le souffle depuis la création de la compagnie des Dramaticules. La respiration de la phrase est quasi pneumatique, déposant délicatement à l’oreille du spectateur – tel le souffle du zéphyr – un verbe d’une beauté ahurissante. Une façon de jouer qu’on n’avait plus vue depuis belle lurette au théâtre. Et une pièce qu’on a aimé redécouvrir dans ce beau « parlé-chanté » des comédiens.

Dans ce jeu d’équilibre, chaque personnage évolue sur une corde raide. Pour certains, ils sont tels des funambules qui tentent, désespérément, de ne pas basculer dans la folie ou dans le néant. Pour d’autres, ils sont désincarnés et protéiformes. C’est le cas de Salomé, à qui Noémie Guedj donne vie. La voix est éthérée, le corps léger, comme si la jeune fille évanescente se mettait à flotter : l’allure est quasi immatérielle. Avec ses grands yeux de myope et sa diction à couper le souffle, la comédienne réussit à donner ce tour insaisissable, si propre au rôle. Un air chaud et froid plane sur le plateau.

Le Louët vise juste

Comment Iokanaan peut-il résister ? Sur nous, l’hypnose est puissante. Et le clou du spectacle reste bien dans « la danse des sept voiles » tant attendue. Sans révéler la parade, disons que Salomé ne défie plus les canons de la beauté, et le rire surgit là où on l’attendait le moins. Le Louët vise juste : il traduit la Vénus déchue et dégradée des poètes symbolistes. Et cette danse dénonce les désirs et les fantasmes qui éclatent en pustules purulentes sur une société fanatique. La nôtre ? Allez savoir ? Cette Salomé est un magnifique magma subversif.

À se demander même si Jérémie Le Louët n’a pas trouvé son inspiration dans un des Esseintes 2 pour composer cette créature ! Enfin une Salomé « surhumaine et étrange » ! Enfin se matérialise « la déité symbolique de l’indestructible Luxure, la déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté maudite […] la Bête monstrueuse, indifférente, irresponsable, insensible, empoisonnant, de même que l’Hélène antique, tout ce qui l’approche, tout ce qui la voit, tout ce qu’elle touche ». Ainsi, ce metteur en scène (ajoutons brillant !) effleure (pénètre ?) avec intelligence le mystère de Salomé. Attention, la distribution est de choix, et la fille énigmatique et autoritaire n’est pas la seule à mener cette « danse macabre ».

Il nous faudrait alors nommer cette équipe de huit comédiens pour rendre justice à cette belle orchestration malgré quelques dissonances légères et ponctuelles. Principalement, une Katarzyna Krotky (Hérodias) que nous n’avons pas trouvée détonante : si le rythme donné au verbe est tout aussi bien cadencé dans sa bouche, les mots ne sont pas mâchés et digérés avec la même force et la même conviction. Cependant, l’ensemble a l’envergure d’un opéra en un acte. Il n’y a qu’à écouter les notes de Strauss (Salomé) qui, pianissimo, accompagnent superbement la parole du Juif (Julien Buchy). Un travail d’orfèvre.

Les mots sont cassés, à l’image de ce personnage… fêlé

Gardons le meilleur pour la fin : le rôle d’Hérode (tenu par Jérémie Le Louët lui-même). Il compose un roi titubant et névrosé. Son jeu nous transporte au cœur de la problématique schopenhauérienne qui sous-tend toute la pièce d’Oscar Wilde : la volonté du tétrarque ne peut être entendue (celle de ne pas couper la tête d’Iokanaan) puisque la moralité même du personnage est perturbée et dégradée dans ses fondements (mariage incestueux avec Hérodias oblige !). Ainsi, il aura beau gueuler (meugler même), supplier ou chuchoter (superbe de maîtrise, cette tirade entièrement dite sur le souffle et entendue par toute la salle !), ses suppliques resteront lettres mortes. Dans sa bouche, les mots sont cassés, à l’image de ce personnage… fêlé, qui respire à pleins poumons l’air décadent.

La saison avait mal démarré avec la mise en scène peu convaincante d’Anne Bisang. Celle de Jérémie Le Louët compose une Salomé bien différente. Cette pièce a de toute façon toujours fait couler beaucoup d’encre, et il est très possible que ce jeune metteur en scène trouve sur son chemin une certaine critique, radicalement opposée à ses partis pris. Et pourtant, que d’intelligence dans la façon dont il s’empare des décadents ! C’est sans compter une scénographie graphiquement superbe (nous y reviendrons dans l’entretien que nous publierons prochainement). Difficile d’être indifférent à une telle envergure.

En garde, ennemis farouches ! Rangez vos plumes et remballez vos bons mots ! Que les nôtres fassent mouche devant ce beau travail… Quant à vous, spectateurs, à l’assaut ! 

Sheila Louinet

  1. En référence à À rebours (1884), de Joris-Karl Huysmans.
  2. Personnage principal de Huysmans dans À rebours.

Salomé, d’Oscar Wilde

Cie des Dramaticules

www.dramaticules.fr

Mise en scène : Jérémie Le Louët

Avec : Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, Noémie Guedj, Katarzyna Krotki, Jérémie Le Louët, David Maison et Stéphane Mercoyrol

Scénographie et costumes : Christophe Barthès de Ruyter

Création lumière : Jean-Luc Chanonat

Son : Simon Denis

Photo : © Sébastien Chambert

Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 92100 Boulogne-Billancourt

Durée : 1 h 20

Prochaines représentations :

  • Théâtre de Saint-Maur, le 18 mars 2011 à 20 h 30
  • Théâtre-Auditorium de Poitiers, le 22 mars 2011 à 20 h 30