« Sensational Platz », de Margo Chou et Frères, Scènes de rue à Mulhouse

Sensational-platz-Margo-Chou© stéphanie Ruffier © Stéphanie Ruffier

« Je vous écris de la Platz » 

Par Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

La Platz, c’est le nom que les Rroms donnent à leur campement, ce lieu qu’ils occupent, que d’aucuns appellent le bidonville. Margo Chou, en maîtresse de cérémonie un peu maquerelle, nous convie dans son « presque cabaret » à la rencontre de cette culture coruscante cousue de mélancolie. Spectacle vu dans le cadre des Scènes de rue.

Dans le gymnase, des nappes en soie synthétique couvrent les petites tables rondes. Le bling-bling est omniprésent : fleurs en plastiques, perles, bougies… la tenue de soirée conseillée. Ambiance rouge et or de cabaret oriental. Ici, Margo Chou réalise son fantasme de tenancière d’un lieu de convivialité et de sensualité.

Dans son précédent spectacle-confession, Je me suis réfugiée là, là, là, déjà, elle officiait autour d’une sorte de table d’hôte clandestine, déballant tout le contenu de son sac (bouquins, pacotille religieuse, trucs de fille…). Flirtant avec l’autofiction, elle y contait son plaisir à dormir dehors, à la marge. Elle y cherchait comment se sentir chez elle un peu partout, comment parvenir à s’approprier l’ailleurs et partager cette ouverture.

Ici, l’hospitalité est à nouveau interrogée avec un goût prononcé pour la cérémonie. La formule de cette création toute fraîche a aussi été testée dans l’écrin d’une église et d’une salle des fêtes. On l’imagine bien dans des bars ou dans des squats. Ambiance soirée privée. Chic et pas cher. Trois hôtesses nous accueillent, masquées d’un loup noir, vêtues d’un tutu rouge, d’une queue de chat ou d’une toque en fourrure blanche. Elles assument et susurrent tour à tour les mots de la narratrice qui, elle, s’efface. On aimerait pourtant qu’elle nous en dise davantage sur ce qui la fait retourner dans la Platz, comme dans un espace matriciel.

Sensational-platz © Stéphanie-ruffier
© Stéphanie Ruffier

Dans ce clair obscur, sous les sunlights disco, comme dans Chavirer le dernier roman de Lola Lafon qui évoque les danseuses chez Drucker et dans les revues parisiennes, on voit des femmes cacher péniblement leurs bleus, leurs cicatrices et leurs origines populaires sous les paillettes, la résille et le fond de teint. On entre dans l’expérience intime du campement, un lieu à la marge, où « le bébé, c’est de l’or », où les enfants se nomment Versatchi ou Bijou. Où l’on se marie à treize ans. Ici : « On habite. La joie devient presque obligatoire pour ne pas avoir froid ».

Le gasoil comme encens de la fête

Les récits intimistes de Margo Chou entrent dans les baraques. Son écriture embedded privilégie souvent la forme nominale et les phrases courtes. Les observations et les sensations semblent prises sur le vif, au quotidien, comme autant de photographies. Que ce soit à Bucarest, à Marseille ou à quelques encablures d’Orly, elle nous fait déambuler dans un monde où règnent le soda, la benzine et la musique à bakchichs, où la strada, la manche, les puces et les déchetteries tiennent lieu de bureau et de boulot, à horaires fixes. Dans cet univers documentaire, la musique surgit comme une planche de salut. Deux musiciens « frères » nous régalent de rythmes bien balancés, tandis qu’une des filles entonne des chants tziganes kitchs, mixant le top pailleté avec le pantalon de jogging à trois bandes.

Les échos de Manélé, le gasoil cramé comme encens de la fête, les relations hommes-femmes-enfants qui oscillent entre le merdique et le sublime dégagent quelque chose de la tristesse, de la joie, du vide et du flottement des fêtes foraines. On se sent encerclé par les images, tenaillé par la question récurrente « Tu veux dormir avec ma mère ? ». Outre les chants, la saveur principale de cette proposition réside dans les moments les plus décalés comme cette scène burlesque sur une table où une bagnole de flic en plastique se cogne contre un canard mécanique qui, lui-même, percute un plat en alu où flambe une boîte d’allumettes manipulée par une fille déglinguée qui semble se contre-foutre des dangers du feu. Fischli-Weiss du pauvre. Le fil de son micro trainasse dangereusement dans les flammes pendant qu’elle reprend le refrain du jouet, qui sonne comme une épée de Damoclès : « Go, go free. You’re under arrest. » Une vie sous la menace permanente de l’expulsion.

La musique qui « fait bouger le cul du vent » donne envie de danser. Mais bon, on n’a pas le droit ! Déjà trop heureux de ne pas porter de masques. Alors, on boit et on mange de gros cornichons. Margo Chou et frères pratiquent un théâtre d’hospitalité rugueux, popu, fait de bric et de broc, d’entassement, d’interstices et de confidences. Discrètement sensuel, pudiquement douloureux, il met un coup de projecteur nécessaire et nuancé sur l’épuisement des invisibles. 

Stéphanie Ruffier


Sensational Platz, de Margo Chou

Le texte est autoédité

Autrice, conceptrice : Margo Chou

Accompagnement dramaturgique : Marie Reverdy

Scénographie et accessoires : Marco Simon, Sarah Sephora Jardy, Arnaud Landouin

Créateur sonore : Jeremy Perrouin

Avec : Benjamin Colin, Nicolas Cante, Gaële Cerisier, Lise Séraphine Oustric, Salomé Richez

Durée : 1 h 15

Dans le cadre de Scènes de Rue • Centre-ville • 68100 Mulhouse

Les 17 et 18 octobre 2020

Spectacles gratuits dans l’espace public

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