« Seuls », de Wajdi Mouawad, gymnase du lycée Aubanel à Avignon

Seuls © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Quelle déception !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Spectacle de rupture et déroutant, dont on peut néanmoins relever les courageux partis pris.

De nombreux personnages se croisaient dans Forêts, troisième partie d’un quatuor dont Littoral et Incendies sont les deux premiers opus. On y découvrait des destins tourmentés, marqués par les douleurs du siècle ; les époques se télescopaient au rythme des naissances et des morts qui se croisaient. Dans Seuls, on a un personnage unique sur scène. Le père ou la sœur ont une forte présence par leurs seules voix enregistrées. Les enjeux dramaturgiques sont, eux aussi, considérablement réduits.

Le recentrement est très juste puisque le spectacle traite de la quête d’identité. Sur le point de finir sa thèse, Aloual tente de renouer le dialogue avec son père, victime d’un accident cérébral. Or, un coup de théâtre survient, qui renverse la situation. Il s’avère que, finalement, c’est le fils qui est dans le coma. Toutefois, les médecins, se veulent rassurants : il ne perdra pas la vie. Juste la vue ! Toutes les autres facultés sont préservées. Mais cet handicap majeur l’aide à voir clair : son aveuglement sur sa vraie personnalité, celle d’un artiste en devenir.

Après le panoramique, le focus. Évidemment, ici pas de one-man-show ! Pour autant, l’auteur ne choisit pas une forme dramaturgique introspective élaborée. Pour résoudre la question de l’adresse au public, il choisit le téléphone, procédé basique déjà utilisé par Sacha Guitry. En l’occurrence, par ce truchement, l’auteur fait référence à un auteur plus contemporain : Robert Lepage.

Miroir déformant. Dans Seuls, Wajdi Mouawad a souhaité rendre hommage à ses pères, naturel et spirituel. Se rapprocher de son père libanais, c’est renouer avec ses racines, lui qui a dû s’exiler en France, puis au Québec, pour cause de guerre civile. La mémoire, l’héritage sont ses thèmes de prédilection. S’inspirer de Lepage, c’est remercier celui qui lui a sans doute donné envie de faire du théâtre. Ombre portée à la limite du supportable tant l’admiration que Wajdi Mouawad lui voue semble le paralyser. Pourquoi présenter Lepage de façon si didactique en introduction ? Et la conclusion plus poétique de la thèse qui clôt le spectacle n’est pas moins poussive. Pourquoi le citer, voire le copier, sans exploiter le meilleur de cet artiste internationalement reconnu, à savoir ses talents de scénographe ?

Ce spectacle ne souffre pas seulement d’un problème de focale, mais de perspective. Dans ces précédentes épopées, la grande Histoire croisait la petite. Là, Wajdi Mouawad puise dans sa prosaïque existence les éléments biographiques qui lui permettront de reconstruire, non plus l’identité collective, mais celle individuelle, qui redonnera un sens à sa vie. Difficile, dans ces conditions de retrouver la profondeur et la puissance d’évocation marquantes dans ses précédentes créations. Difficile, aussi, de se laisser porter par le lyrisme du style. Dans Seuls, c’est la banalité du quotidien qui est censé être poétique. Pourtant, les images peinent à surgir de ces situations « ras les pâquerettes » et de ces dialogues affligeants de banalité. Pas de travail convaincant, non plus, avec la vidéo presque exclusivement illustrative.

L’auteur change résolument de style, et c’est dommage. On ne retrouve pas la précision de ses constructions qui a fait sa « marque de fabrique ». Il assume pleinement ses choix : « À force de plier et de déplier mon théâtre, j’avais la sensation que j’allais nécessairement me répéter et devenir prisonnier d’une démarche et d’un “savoir-faire”. » Cela est tout à son honneur, presque dix ans après sa première création au Festival d’Avignon et un an avant d’en être l’artiste associé. Mais, en ce qui me concerne, si j’admire sa parfaite maîtrise narrative, qui m’a déjà tenue en haleine pendant plus de quatre heures, trente minutes de Seuls suffisent à me procurer un ennui incommensurable.

Certes, Wajdi Mouawad s’expose. Sans fausse pudeur. Auteur, metteur en scène, il joue aussi son propre rôle. En caleçon ! Avec le manque de recul inhérent à un tel cumul de fonctions. Non sans narcissisme. Sans doute qu’en 2009, une exposition de ses œuvres picturales consacrera les talents d’artiste complet qu’il se révèle être ! Car, avant de conclure, il faut quand même préciser qu’une bonne partie de la pièce est dédiée à cette révélation. Après une heure et vingt minutes de théâtre naturaliste digne d’une série télé ! Notre chercheur en quête de ses origines se transforme en performer. Tandis qu’il apprend la perte de sa vue, il renaît à la vie. Tenté par le suicide, il succombe finalement à une rage créatrice. Pas de fresque épique, donc, avec Seuls, mais de l’action painting. Voilà où le mène ce voyage dans l’inconscient : à la recherche de ses désirs les plus enfouis, à la recherche de l’enfant qu’il fut et dont l’image s’est effacée, à la recherche d’une langue maternelle oubliée. Quêtes menées après sa découverte du tableau de Rembrandt, le Fils prodigue, dans lequel l’auteur se jette corps et âme. Mais malgré tous les risques, malgré l’engagement considérable, quelle déception ! 

Léna Martinelli


Seuls, de Wajdi Mouawad

Cie Au carré de l’hypoténuse • 119, rue du Chemin-Vert • 75011 Paris

Mise en scène et jeu : Wajdi Mouawad

Dramaturgie et écriture de thèse : Charlotte Farcet

Conseiller artistique : François Ismert

Assistante à la mise en scène : Irène Afker

Scénographie : Emmanuel Clolus

Éclairage : Éric Champoux

Costumes : Isabelle Larivière

Réalisation sonore : Michel Maurer

Musique originale : Michael Jon Fink

Réalisation vidéo : Dominique Daviet

Photo : © Christophe Raynaud de Lage | Festival d’Avignon

Texte à paraître aux éditions Actes Sud-Papiers

Gymnase du lycée Aubanel • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 19 au 25 juillet 2008 à 18 heures, dimanche à 17 heures, relâche le 23

Durée : 2 heures

25 € | 13 €