« Super Premium Soft Double Vanilla Rich », de Toshiki Okada, Maison de la culture du Japon à Paris

Super Premium Soft Double Vanilla Rich © Christian Kleiner

Beckett au « konbini »

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Le metteur en scène japonais Toshiki Okada est l’invité du Festival d’automne, avec « Super Premium Soft Double Vanilla Rich ». Cette pièce de « théâtre dansé », présentée à la Maison de la culture du Japon, à Paris, explore avec surréalisme l’univers d’un « konbini », la supérette japonaise.

Acheter des sucreries, faire des photocopies, payer ses impôts ou imprimer ses photos, confirmer ses réservations et tirer de l’argent : la liste des possibilités d’un konbini est infinie. De ces inventaires à la Prévert égrenés dans chaque petite supérette japonaise, ouverte jour et nuit tous les jours de la semaine, Toshiki Okada a fait une pièce de « théâtre dansé ». Il arrange une mécanique absurde à mi-chemin de Beckett pour la dramaturgie et de Tati pour la chorégraphie. Super Premium Soft Doube Vanilla Rich ausculte l’étrange vie du konbini, épuisant ses moindres activités dans une radiographie à la Perec. Rien n’échappe à la litanie orchestrée des biens de consommation, aux aventures minuscules de l’échoppe : ce qu’on y vend, ce qu’on y fait, ceux qu’on y rencontre. Le metteur en scène met en mouvement autant la valse des objets que l’hyperindividualisation des rapports sociaux. Il mène une danse des morts-vivants, des consommateurs errant dans une nuit sans ombre, éblouie par la lumière des néons, où il n’est plus ni attente ni temps mort. Ouvert 24/7, c’est aussi le titre d’un livre de l’essayiste et critique d’art américain Jonathan Crary, sous-titré le Capitalisme à l’assaut du sommeil. Comme lui, Toshiki Okada montre à quoi conduit l’idéal d’une vie sans répit, réduisant notre existence à une insomnie complète, à un « état généralisé d’“absence de monde” ».

Autant le dire, la trame de la pièce est donc ténue ; les personnages, sorte de pantins ébahis, restent à peine ébauchés. Toshiki Okada s’intéresse avant tout aux mouvements, aux gestes, à la mécanique de ce monde postmoderne, qui a perdu la logique du sens. En témoigne un langage cadencé, à la fois familier et utilitaire. Le metteur en scène esquisse une forme de réalisme poussé jusqu’aux limites de l’abstraction, dépouillant le langage de sa substance pour n’en garder qu’un discours fragmentaire, recouvrant une réalité morcelée. La scénographie elle-même, réduite à son minimum, se compose d’un sol de lino blanc et de deux toiles imprimées tendues. Elles représentent la liste de nos envies bien ordonnées : des canettes, des bouteilles de soda, des friandises, des petits plats à emporter… Consommateurs, vendeurs, managers glissent entre ces rayons, dansant la valse des biens de consommation, selon des gestuelles tantôt souples tantôt empesées, articulées sur une musique de supermarché : le Clavecin bien tempéré, de Bach. Enfin, d’après Bach ! Car l’arrangement a consisté en un travail d’aplatissement réduisant le chef-d’œuvre à une mélodie métallique volontairement bas de gamme. Toshiki Okada symbolise ainsi le grand écart auquel il tend entre la pauvreté de l’univers consumériste et la richesse oubliée des mondes intérieurs, entre le prosaïsme du quotidien et le surréalisme de sa représentation, convaincu que la fiction doit continuer à nourrir l’imaginaire et à enrichir le réel.

La musique a donné sa durée au spectacle, qui s’étire dans des cycles répétitifs. Son omniprésence tapageuse au cours de toute la représentation finit par être irritante. À force d’étirements, la pièce déclenche des bâillements. Ne pas parler le japonais prive sans doute d’un bon nombre de références et fait manquer la subtilité des niveaux de langue. Or, nul moyen de se raccrocher à l’intrigue pour garder le fil, si bien que cette plongée tourbillonnante dans le monde du konbini épuise. Mais n’est-ce pas la meilleure illustration de l’abattement que « l’ultra-individu » ressent finalement face au flot abondant des sollicitations, de la sommation à vivre « en continuité constante », qui finit par affecter notre capacité à aimer, à désirer et à rêver ? 

Cédric Enjalbert


Super Premium Soft Double Vanilla Rich, de Toshiki Okada

Mise en scène : Toshiki Okada

Avec : Tomomitsu Adachi, Shuhei Fuchino, Azusa Kamimura, Mariko Kawasaki, Shingo Ota, Hideaki Washio, Makoto Yazawa

Scénographie : Takuya Aoki

Costumes : Sae Onodera

Régisseur général : Koro Suzuki, Masaya Natsume

Son : Norimasa Ushikawa

Lumière : Tomomi Ohira

Arrangement musical : Takaki Sudo

Photo : © Christian Kleiner

Traduction française : Mathieu Capel, Hirotoshi Ogashiwa

Maison de la culture du Japon • 101 bis, quai Branly • 75015 Paris

Réservations : 01 44 37 95 95

http://www.mcjp.fr/

Du 18 au 21 novembre 2015

Durée : 1 h 40

Spectacle en japonais surtitré