« Tartuffe Théorème », de Molière, Théâtre National Populaire, à Villeurbanne

Les mille oripeaux de Tartuffe 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Avec un titre qui fait de Molière le père de Pasolini, Macha Makeïeff indique clairement la couleur. D’aucuns crient à la trahison, alors que d’autres y lisent une éclatante modernité.

Pour tenter de résoudre cette querelle, une première mise au point : le programme indique bien « Tartuffe Théorème » de Molière, un spectacle de Macha Makeïeff. Si elle rend bien à Molière ce qui est à Molière (le texte, la composition en cinq actes et en vers, l’essentiel de l’intrigue), elle se revendique comme la créatrice du spectacle, c’est-à-dire de ce que l’on voit.

Cette remarque autorise un détour : une heure avant le début de la première représentation se déroulait le vernissage d’une exposition consacrée au jardin secret de la metteure en scène. Ce cabinet de curiosités, surnommé Trouble-fête, présente pêle-mêle animaux empaillés, rhinocéros géant en résine, costumes de scène, petit théâtre immobile, poupées cassées, souvenirs d’Agnès Varda. Touchant et nostalgique, il parle du temps qui passe mais aussi, mais surtout, du goût de la dame pour les arts plastiques. Elle signe elle-même costumes et décors des pièces qu’elle met en scène, ainsi que de beaucoup d’autres et, donc, se dévoile passionnée de couleurs, de formes, de musique. Quand elle explique : « Le théâtre est avant tout un art plastique », il faut la prendre au mot.

Avec Tartuffe Théorème, elle choisit de transposer l’histoire de cette famille bourgeoise dont le père s’entiche d’un dévot fanatique doublé d’un hypocrite fieffé dans les années 1960 (première référence au cinéaste italien sans doute ?). Soit. Et de donner le rôle-titre à Xavier Gallais qui, certes, est ici excellent et domine la distribution de sa présence sulfureuse, mais ne peut en aucun cas évoquer, avec son air veule et ses cheveux gras filasse l’éphèbe inconnu séducteur, presque « malgré lui », de Théorème. Si ce dernier se contente d’engranger les bénéfices d’une beauté presque surnaturelle (n’est-il pas un envoyé mystérieux ?), ce Tartuffe-là manque complètement de séduction.

Priorité à la beauté formelle

Dès lors, on ne comprend pas comment Elmire, la femme d’Orgon (Hélène Bressiant), peut sembler à deux doigts de lui tomber entre les bras. Quant à Tartuffe lui-même, il compose plusieurs personnages qui vont du moine sournois à une caricature grandguignolesque de diable sorti d’une héroïc fantasy. On touche ici les limites de l’exercice : on a le sentiment qu’à force d’empiler toutes les lectures cohérentes avec le parti pris qu’elle a suivi, la metteure en scène enterre Tartuffe, plus qu’elle ne le dévoile. Sans expliquer davantage la référence à Pasolini !

Tartuffe-Théorème-Molière-Macha-Makeïeff

© Pascal Gely

Il faut donc revenir à cette exposition assez magique pour mieux comprendre l’art très personnel de l’artiste Macha Makeïeff. Elle s’empare d’un texte comme on se l’approprie, puis compose à sa manière, originale et somme toute plutôt moderne, un tableau dont chaque détail a sa place, chaque mouvement son espace. Ainsi Madame Pernelle (Jeanne-Marie Levy) se transforme-t-elle en Castafiore, Dorine (Irina Solano) en femme fatale et Pascal Ternisien (Flipote) nous fournit-il quelques numéros à se tordre de rire. Après tout, une lecture historique ou psychologique ne s’impose pas forcément. 

Trina Mounier


Tartuffe Théorème, de Molière, un spectacle de Macha Makeïeff

Mise en scène, costumes, décor : Macha Makeïeff

Lumière : Jean Bellorini

Son : Sébastien Trouvé

Avec : Xavier Gallais, Arthur Igual (en alternance avec Vincent Winterhalter), Jeanne-Marie Lévy, Hélène Bressiant, Jin Xuan Mao, Loïc Mobihan, Nacima Bekhtaoui, Jean-Baptiste Le Vaillant, Irina Solano, Luis Fernando Pérez (en alternance avec Rubé Yessayan), Pascal Ternisien et la voix de Pascal Rénéric

Réalisation sonore : Sébastien Trouvé

Coiffures et maquillage : Cécile Kretschmar

Durée : 2 h 20 

Photo : © Pascal Gely

Théâtre National Populaire • 8 place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

Du 3 au 19 mars 2022, Grand théâtre, du mardi au samedi à 20 heures, jeudi à 19 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Réservations : 04 78 03 30 00

Tournée :

Exposition Trouble-fête, jusqu’au 15 mai, du mardi au vendredi de 14 à 19 heures, le samedi de 15 à 19 heures, les soirs et dimanches de représentations


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  1. Une joyeuse impatience avant que le rideau ne se lève…J’ai beaucoup proposé ce texte à mes éléves lorsque j’étais prof…
    C’est une bombe à retardement! Molière y aborde tous les thèmes: la liberté des femmes, la dictature du patriarcat, le pouvoir absolu de la religion, l’hypocrisie..
    Immédiatement le plaisir du texte est présent. Sa modernité aussi. Le rire peut-il vraiment corriger les vices des hommes? Apparemment pas de façon très efficace, puisque le propos est toujours d’une modernité …effrayante!Mais il permet de prendre de la distance. De voir de toutes ces aberrations. Donc c’est déjà une prise de conscience.
    Macha Makeieff propose une mise en scène moderne dans le bon sens du terme. Il s’agit de rendre le texte visible à notre époque, que que soit l’âge du spectateur. Certaines trouvailles sont excellentes, comme le fait de faire apparaitre Flipote tout au long de la pièce, comme un contrepoint grotesque des personnages, ou de transformer Damis et Mariane en ados désabusés. Dorine devient une amie de la famille: c’est plausible car le texte s’y prête. D’autres aspects sont inattendus et drôles, madame Pernelle chante certaines répliques, celles qui fonctionnent comme des vérités établies, avec une magnifique voix de soprano, et l’effet produit est excellent!En revanche le comédien qui assure le rôle de Cléante possède une morphologie un peu fluette qui nuit un peu à la force du personnage.
    C’est une mise en scène intéressante. Un bon et beau moment de théâtre. Et même si on a dans l’oreille pour certaines répliques la voix de Robert Hirsch, Gérard Depardieu ou Jacques Weber dans l’oreille, chaque comédien nous fait découvrir une autre facette des personnages, tel Orgon pour lequel on hésite toujours entre mépris et pitié…Ce que voulait sans doute Molière…