« Tête d’or », de Paul Claudel, Théâtre de la Tempête à Paris

« Tête d’or » © Antonia Bozzi

Un « Tête d’or » africain

Par Ulysse Di Gregorio
Les Trois Coups

Jean-Claude Fall, ancien directeur du Théâtre des 13-Vents à Montpellier, propose actuellement au public parisien le rare « Tête d’or ». Si Claudel est à nouveau régulièrement à l’affiche, cette pièce reste cependant très peu montée. Pourtant les thèmes qu’elle aborde, universels, rencontrent un écho certain dans les évènements qui agitent le monde d’aujourd’hui.

C’est en 1889 que Claudel, fraîchement converti, achève cette œuvre d’inspiration tellurique encore travaillée de références païennes. Ce conte décrit en trois parties la soif de puissance d’un jeune homme, Simon Agnel, sa conquête du pouvoir par les armes et le meurtre du Roi. Devenu enfin Tête d’or, « glorieusement régnant », Simon Agnel laissera cours à son despotisme le moins éclairé. Il finira par trouver la mort, libératrice et révélatrice de la vanité du monde, là où ont germé ses rêves de grandeur… sous un arbre.

Pour actualiser le message de ce drame épique, le metteur en scène a adapté très habilement et judicieusement l’action en Afrique. La troupe de quinze acteurs maliens à laquelle il a fait appel nous convie à un voyage onirique, zébré de cauchemars. Les mélopées d’une flûte peule et de deux chanteuses, tel un chœur antique, se font passerelle mélodieuse pendant les intermèdes. La transposition est si bien réussie que les spectateurs maliens à qui il a été offert de découvrir ce Tête d’or il y a un an étaient persuadés que l’auteur était natif de leur continent. Le spectacle faisait en effet écho à la rébellion menée par des djihadistes dans le nord du Mali contre le pouvoir central, avec son cortège de violences, de luttes et d’horreurs.

Les spectateurs sont aussi amenés à être partie intégrante de ce voyage et invités à investir la scène pour assister à l’action, figurants muets, debout ou assis, avant de finalement gagner la salle. Comme s’il fallait prendre le recul nécessaire et de réfléchir avec le héros éponyme aux conséquences et à la portée de nos actes.

Le feu communicatif des acteurs

Sur les planches, un fil conducteur tissé par le scénographe Gérard Didier : du sable rouge, métonymie de l’Afrique désertique et métaphore d’une terre imbibée de sang et de passions. Sur ce rivage pourpre trône un arbre, totem tutélaire qui laissera place dans la seconde partie à des bancs symbolisant le palais, cet obscur objet de désirs. Ce dépouillement est rehaussé par les couleurs des costumes et la chaleur de la musique, sans négliger le feu communicatif des acteurs. Ceux-ci, notoirement connus au Mali, font merveille dans leur engagement à défendre une langue rugueuse, presque archaïque, toujours gouleyante.

Leur composition mérite les plus grands éloges : tout d’abord, le charismatique Ramsès Damarifa dans le rôle-titre, en proie aux affres d’un destin trop élevé pour lui et qui fera le malheur des autres ; ensuite, Abdoulaye Mangané en Cébès, rôle court de l’ami déçu, et non dénué d’ambiguïté, aspirant à un monde meilleur ; sans oublier Aïssata Traoré, gracile mais forte Princesse, qui mourra crucifiée aux branches de l’arbre du jardin d’Éden, et y trouvera la rédemption.

Pour conclure, une belle soirée où l’art dramatique remplit pleinement son rôle : combler le cœur et l’esprit du spectateur qui ressort se confronter au théâtre de la vie, la tête encore embuée d’effluves claudéliens aux saveurs africaines. 

Ulysse Di Gregorio


Tête d’or, de Paul Claudel

Mise en scène : Jean-Claude Fall

Avec : Adama Bakayoko (un veilleur), Nouhoun Cissé (le Roi David), Ramsès Damarifa (Tête d’or), Cheick Diallo (le Joueur de flûte peule), Hamadoun Kassogué (le Précepteur, le Chirurgien), Abdoulaye Mangané (Cébès), Ismaël N’Diaye (un veilleur, le Déserteur), Maïmouna Samaké (une chanteuse), Djibril Sangaré (un jeune politicien), Diarrah Sanogo (une chanteuse), Gaoussou Touré (un veilleur), Aïssata Traoré (la Princesse), N’Dji Traoré (Cassius), Tiéblé Traoré (le Tribun du peuple), Mohamed Yanogué (l’Opposant)

Dramaturgie : Jean-Louis Sagot-Duvaroux

Scénographie : Gérard Didier

Chorégraphie : Gnagamix – Mohamed Coulibaly, Naomi Fall

Lumières : Jean-Claude Fall et Cathy Gracia

Assistants : Naomi Fall et N’Dji Traoré

Photos de Tête d’or : © Antonia Bozzi

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : Château-de-Vincennes

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 12 mars au 12 avril 2015

Tarifs : de 20 € à 12 €