« The Humans », d’Alexandre Singh, gymnase du lycée Aubanel à Avignon

« The Humans » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Flop scato‑catho

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Présenté comme le nouveau prodige à découvrir, Alexandre Singh promettait monts et merveilles avec « The Humans », une parabole sur la création prétendument totalement déjantée. Un flop que cette parodie de comédie antique mal fagotée et bien peu inspirée !

Connu ni d’Ève ni d’Adam, Alexandre Singh ? Lauréat 2012 du prix Meurice pour l’art contemporain, ce jeune Franco-Indien, ayant grandi au Royaume-Uni, œuvre aux Pays-Bas ou aux États-Unis comme plasticien et – excusez du peu – est exposé dans les institutions les plus fameuses (Guggenheim Museum, MoMa…). Mais The Humans est sa première pièce. Déjà créée à Rotterdam, celle-ci a rencontré un certain succès à New York avant d’être programmée dans le In. Quelle chance pour cet artiste qui se voit à l’affiche de l’un des plus importants festivals de spectacle vivant ! Sans doute un coup de cœur de la nouvelle équipe de direction, surtout qu’Alexandre Singh est aussi l’auteur de l’affiche du In, une réalisation là aussi sujette à de nombreuses critiques.

Pour son premier opus, cet artiste a donc souhaité s’interroger sur les origines de l’humanité : de quoi sont faits les humains et quel sens donner à l’existence ? Comme dans tout conte philosophique qui se respecte, l’auteur fait évoluer des personnages sur une île surgie du néant. Deux puissances rivales s’y partagent le pouvoir : l’une, apollinienne, incarnée par le sculpteur Charles Ray ; l’autre, dionysiaque, par une reine lapine à la cervelle de moineau. Les enfants respectifs de ces deux esprits, Tophole et Pantalingua, conspirent pour entraver l’avènement de l’humanité. Tous reçoivent des messages ésotériques d’une entité appelée Vox Dei, qui se révèle n’être qu’un simple chat. Le peuple, quant à lui représenté par un chœur de statues qui s’animent pour devenir des mortels, transforme bientôt ce paradis en enfer. Succombant au désir et à la tentation du pouvoir, l’espèce humaine court effectivement ici à sa perte. Si les hommes font la révolution, c’est pour sombrer dans la débauche et commettre des crimes. Seul le Pardon permettra finalement de « pervertir le Mal pour faire triompher le Bien ».

Influences baroques

Beaucoup d’énergie est déployée sur scène, dans cette sorte de parodie d’opéra-bouffe où les comédiens-chanteurs-danseurs tentent d’occuper l’espace comme ils peuvent. Ils s’en donnent les moyens, mais à quoi bon ? C’est que l’auteur n’a pas grand-chose à dire. Même avec force références à Aristophane, Shakespeare, Mozart, Lewis Caroll, Woody Allen, Nietszche, Disney ! Car Alexandre Singh, amateur de collage, emprunte à la comédie antique ou la commedia dell’arte, comme à la littérature, au cinéma ou la télévision. Il pioche aussi bien dans l’histoire classique que dans la culture populaire. Soit ! Mais ce télescopage nuit à l’ensemble. Ce pudding est d’autant plus indigeste que le propos est mince.

Comment la volonté divine est-elle chamboulée ? « Par un coup de balai dans le cosmos pour désordonner les étoiles. » Ça ne vole pas très haut. Comment les agrégats de poussière accèdent-ils au statut d’humain ? Par la défécation… Par quels moyens sauver l’homme de la déshumanisation ? Par un déluge pour « lessiver la Terre, la nettoyer de tous les péchés ». Scato-catho ? C’est sans doute qu’il faut tout prendre au second degré. L’esprit carnavalesque prévaut, les récits fondateurs sont tournés en dérision, comme les noms des personnages (Lucy Fer, la Reine N. le Lapin Nesquik®…). Même pas drôle.

Manque d’invention

The Humans recourt à de nombreuses techniques de la scène (musique grégorienne, danse baroque, postures antiques, jeu masqué) sans jamais proposer quoi que ce soit d’original. On attend un miracle. En vain. Les masques et les costumes, inspirés du caricaturiste Honoré Daumier, sont plutôt réussis, mais ne parviennent pas à compenser la laideur des décors. L’ensemble est d’un kitsch ! Il ne manque que les toiles peintes. Étonnant pour un plasticien d’un tel renom.

Les transitions mal travaillées n’arrangent pas les problèmes de rythme, dus en grande partie au texte verbeux et à une trame narrative qui manque de simplicité. La présence de deux musiciens sur le plateau, quelques danses et vocalises aident à faire avaler l’hostie, mais tout cela est bien pompeux.

Après deux heures et demie de pensées pseudo-mystiques, de mauvaises blagues, de bouffonneries sans queue ni tête, on ressort de là lessivé, bien loin de l’émerveillement ou de la joie qu’aurait pu nous procurer cette farce métaphysique, cette fantasmagorie, si elle avait été réellement déjantée. Un Festival qui commence avec un spectacle de patronage, ça jure tout de même ! 

Léna Martinelli


The Humans, d’Alexandre Singh

Traduction : Blandine Pélissier

Mise en scène : Alexandre Singh

Avec : Geoffrey Breton, Jesse Briton, Elizabeth Cadwallader, Philippe Edgerley, Ryan Kiggell, Emily Wachter, Alice Walter, Jip Bartel, Annelinde Bruijs, Sanne Den Besten, Loulou Hameleers, Lucia Kiel, Suzanne Kipping, Robert Klein, Lucas Schilperoort, Amir Vahidi, Gerty Van de Perre, Folkert Van Diggelen, Sanna Elon Vrij

Dramaturge : Richard Crane

Lumière : Guus Van Geffen

Scénographie : Alexandre Singh, Jessica Tankard

Costumes : Holly Waddington

Maquillage et coiffure : Susanna Peretz

Musique : Gerry Arling, Hans Van der Meer

Composition : Touki Delphine, Gerry Arling, assistés d’Annelinde Bruijs, Robbert Klein, Amir Vahidi

Coach danse : Arienne Zwijnenburg

Chef accessoires et machinistes : Tyler Considine

Construction accessoires : Niels Vis

Chef costumes : Merel Van’t Hullenaar

Assistante mise en scène : Alice Walter

Régie : Siemen Van der Werf

Photo : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Gymnase Aubanel • rue Palapharnerie • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2014/the-humans

http://www.pearltrees.com/festivaldavignon/the-humans-alexandre-singh/id10764383

Du 5 au 9 juillet 2014, à 18 heures

Durée : 2 h 30

En anglais surtitré en français

28 € | 22 € | 14 €