« Un chacal, des chamots ou Une histoire plausible de la langue française du big‑bang verbal à aujourd’hui », l’Entrepôt à Avignon

Un chacal, des chamots © Philippe Schuller

L’mot à la bouche

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Amoureux du Petit Robert, épris du gros Larousse, frères de Jouette et amis de Bled, tout, tout, tout vous saurez tout sur votre langue. « Un chacal, des chamots », attention ! travaux, jeux de mots. Le spectacle joue à onze heures à l’Entrepôt… de mots ? C’est malin et inspiré, mais, diable !, un poil long.

Au début, au commencement, à l’orée du temps, lorsque le démiurge créa le verbe – car avant il n’y avait que l’adjectif –, le monde était partagé. Des hommes « vendaient des chameaux, toujours plus de chameaux sur les marchés du Tigre et de l’Euphrate, et qui, pour pouvoir les compter, marquaient avec des petites traces en forme de coins des tablettes d’argile, inventant ainsi l’Écriture » ; les autres « étaient restés avec le chacal dans le désert, […] ne savaient pas écrire mais seulement dessiner sur le sable, […] parlaient encore avec des mots magiques ».

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, on kiffe le franglais globishisé, un pseudo-esperanto rincé, essoré, passé à la machine publicito-politico-mondialiste, un dialecte light, un aspartame de langage dopé à l’euphémisme : ne plus dire « ballon », préférer « référentiel bondissant ». Entre ces deux extrêmes, presque 5 000 ans d’histoire cruciverbant les idiolectes teuton – à qui l’on doit bière –, gaulois – père de galette, tonneau, lotte –, romain, saxon, nordique – d’où vient marsouin ! –, jalonnée d’évènements linguistiques – le lai d’Eulalie, premier texte en « non-latin » –, de décrets – Villers-Cotterêts –, de réformes…

Sylviane Simonet, petite femme détonante à la langue déliée, Jean‑Philippe Salério, grand étonné aux yeux écarquillés, et Rémi Rauzier, hilarant érudit illuminé, tous trois sortis de chez Jacques Tati, nous entraînent avec passion dans leur histoire d’mots. Pour accessoires : une échelle à tout faire – piédestal, échafaud, scalogramme… –, un tapis rouge pour augustes pieds d’académiciens palmés et un bon gros dico où ils pêchent leurs mots, qu’ils ouvrent et referment en rythme… étymologique. Systole alphabétique. Diastole sémantique. Battements cyclopédiques. Prononciation, définition. Prononciation, définition. Prononciation, définition. Exercice de la langue : sport national et défouloir de passions.

Histoire de pouvoir, de pillages, d’emprunts, où les tics, les néologismes, les idiomes reflètent chaque fois un peu de l’esprit du temps, l’évolution du français mime l’histoire de France, avec ses métissages et ses influences étrangères. La reprise de ce spectacle, conçu en 1999 par Claire Truche, répond à tous les hérauts de l’épure langagière, fantasmant un parler beau si français, prétendu fondement de notre « pedigree ». Un chacal, des chamots donne un coup de pied… de nez à l’identité nationale. Il dégonfle avec joie les boursouflures chauvinistes.

Passionnante, l’histoire chronologique et truculente de ces transformations s’étend trop longuement. Avec une quinzaine de minutes soustraites à ce spectacle cocasse et intelligent, le chacal et les chamots se porteraient mieux. Mais bigre !, une difficulté n’est pas levée : et le pluriel de chacal ? En guise de réponse, le Catalogue des idées reçues sur la langue relate cette anecdote : « Un directeur de zoo cherchait à acquérir deux chacals. Incertain du pluriel, il écrit au chasseur : “S’il vous plaît, envoyez-moi un chacal. P.‑S. : Pendant que vous y êtes, envoyez-m’en deux.” ». Preuve que l’on peut aussi rire de l’orthographe. 

Cédric Enjalbert


Un chacal, des chamots ou Une histoire plausible de la langue française du big‑bang verbal à aujourd’hui

Nième Compagnie

Conçu et réalisé par Claire Truche

Avec : Sylviane Simonet, Jean‑Philippe Salério et Rémi Rauzier

Musique : Guigou Chenevier

Costumes : Angélina Herréro

Lumière : Jerôme Tournayre

Photo : © Philippe Schuller

L’Entrepôt • 1 ter, boulevard Champfleury • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 88 47 71

Du 8 au 31 juillet 2010 à 11 h 11, relâche le 19 juillet 2010

Durée : 1 h 30

13 € | 9 €