« Un nid pour quoi faire », d’Olivier Cadiot, gymnase Gérard‑Philipe à Avignon

Un nid pour quoi faire © Christophe Raynaud de Lage Un nid pour quoi faire © Christophe Raynaud de Lage

Robinson : « Le roi, c’est moi ! »

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Le romancier Olivier Cadiot, artiste associé de l’édition 2010, et son compère metteur en scène Ludovic Lagarde, présentent un spectacle fin et jubilatoire adapté du roman « Un nid pour quoi faire », avec, en tête d’affiche, le magistral Laurent Poitreneaux.

Invité en 2004 pour le premier Festival dirigé par Hortense Archambault et Vincent Baudriller, le trio revient en effet à Avignon avec deux créations qui font écho à leur premier spectacle, le Colonel des zouaves. Ce dernier mettait en scène un héros singulier nommé Robinson. Exilé dans son entresol, ce domestique était si désireux de satisfaire ses maîtres qu’il se transformait en soldat d’une armée de Je en conflit, dans un monologue détonant. Dans Un nid pour quoi faire, Robinson devient un narrateur-personnage qui construit des cabanes dans les arbres enneigés, et le héros d’une île intérieure sur le plateau d’Un mage en été. D’une œuvre à l’autre, les explorations imaginaires de Robinson sont l’occasion d’élaborer des satires poétiques du monde actuel : de l’univers du travail à la « machination » de l’Homme, en passant par la collusion de la communication avec le pouvoir politique…

Un nid pour quoi faire évoque donc le parcours initiatique de Robinson : son départ, un beau jour, vers les cimes immaculées des montagnes, au volant d’une « Toyota fantastique », sa découverte d’un « nid » dans la neige – un chalet tyrolien qui abrite une cour en exil –, puis son intégration et les modifications qu’il subit auprès d’un roi burlesque, interprété avec génie par Laurent Poitreneaux. On songe évidemment à Alice, débarquant au pays des Merveilles ou de l’autre coté du miroir. Le parcours onirique dans la neige qui ouvre la pièce fait également écho à celui proposé par Philippe Quesne dans son spectacle la Mélancolie des dragons [et ici]. Seulement, ici, pas de voiture sur le plateau et pas de neige sur le sol. C’est une vidéo projetée sur le mur du fond qui figure les flocons, une route filmée en caméra subjective qui suggère le volant, puis les yeux de Robinson. Surtout, c’est une voix off enregistrée qui donne accès à l’intériorité du personnage-narrateur. Car Robinson ne parle presque pas aux autres. Il ne parle qu’à lui-même. Il n’a besoin que de s’adresser indirectement au public pour être et pour devenir peu à peu un Je. Et pas n’importe lequel : un roi ! Les parentés entre Robinson et les sujets multiples et polymorphes créés par Michaux dans de nombreux poèmes, sont évidentes (que l’on songe à « Mon roi » dans La nuit remue : « Dans ma nuit, j’assiège mon roi, je me lève progressivement et je lui tords le cou », rapporte le poète).

Le monologue, si cher à Olivier Cadiot, fait donc retour dans cet ingénieux dispositif actantiel qui structure la pièce. La narration ponctue les scènes clés (lever du roi, réunion avec les conseillers, accident de ski, soirée d’orgie carnavalesque), elle dévoile les fantasmes de Robinson, ses changements incessants, son dialogue réel ou imaginaire avec la Dauphine sous les draps, et sa prise de pouvoir finale.

L’originalité du spectacle réside dans cette alliance entre la parole – à la fois omnisciente et intime – du narrateur, les images cinématographiques diffusées – évoquant les paysages hors champ ou la pensée en mouvement de Robinson –, et le drame : actions, personnages, corps, décors…

Pour passer du roman à la scène, Ludovic Lagarde a procédé à un découpage et à un montage du texte. Ainsi, ce qui motive le départ de Robinson, son règne et son accident ont-ils été supprimés. Des passages forts du livre ont été prélevés et intervertis pour composer une vague intrigue autour de la prise de pouvoir de Robinson dans le chalet royal. Le décor créé exprime à merveille le mélange de prosaïsme et de poésie qui caractérise le texte de Cadiot : le chalet tyrolien, avec ses skis accrochés au mur et ses échelles en bois, est certes rustique. Mais il ressemble aussi à un musée, abritant une statue et des courtisans surannés. Son formalisme rappelle les photographies de l’artiste de land art Nils-Udo (dont Cadiot s’est initialement inspiré pour imaginer son « nid »). Le chalet s’apparente enfin à un décor à la James Bond : le trône royal se transforme en frigo, en tombeau ; des télésièges privés sont mis à la disposition de la cour tout autour du « nid » ; des ordinateurs gadgets sont utilisés pour les séances de « relooking » royal.

Les comédiens – merveilleusement dirigés par Ludovic Lagarde – donnent chair à ce pamphlet poético-politico-absurde. Laurent Poitreneaux, en roi bipolaire dans sa galerie des glaces en réduction, irradie. Tour à tour mélancolique, visionnaire, ridicule, posé sur son trône ou ultradynamique, roi bouffon et poète, il incarne toutes les métamorphoses du sujet « cadotien ». Les autres acteurs sont également éblouissants dans leur rôle de courtisans (Robinson muet et fluet qui ressemble au Plume de Michaux ; Goethe, le conseiller sadique en politique et communication ; Bossuet, le poète courtisan, le médecin M. Bouboule, le Prince « chacal bâtard », notamment).

Roi sans royaume, moi en puissance

Un nid pour quoi faire se distingue donc par une esthétique baroque, un mélange des genres, des tons, des formes, des références. Le tout, au service d’une vision à la fois engagée et « dégagée » (dixit Cadiot) sur la politique. Car cette cour d’opérette en exil qui s’efforce de rénover l’image d’un roi qui ne « règne » plus, à coups de blasons-logos disséminés sur des luges, de projets de kermesse dans le village du coin, d’association avec des marques comme Nestlé, d’ultralibéralisme, ou à l’inverse, de gauchisation du pouvoir, est évidemment une parabole de la politique occidentale contemporaine. Les références à la publicité, aux discours marketing, aux films d’entreprise, à la mode, mais aussi à la radio nationale, à la mixité sociale, aux retraites, au business, abondent, dans des tirades burlesques ou satiriques hilarantes. Ce roi désenchanté, presque sans dignité, entouré d’objets ayant perdu toute fonction symbolique, qui s’obstine chaque matin à parodier le lever du roi, à se faire appeler « sire » et non « majesté », tout en étant lucide sur sa condition (le droit divin qui se dégrade, le mal qui avance, le quotidien qui dévore l’utopie) provoque aussi un comique désespérant, absurde. Ce monarque, cousin d’Ionesco dans Le roi se meurt, figure l’Homme angoissé face à l’absence de pouvoir, au désir de l’Autre, à la mort. Robinson, son double, n’a d’ailleurs aucun mal à le détrôner : une fois accomplies les métamorphoses, le sujet devient un moi capable de parler, jouir, créer et détruire : bref, il devient roi.

Alors, certes, quelques scènes sont inégales, voire inutiles (comme les orgies de courtisans). L’excès de mélanges (chorégraphie, sketchs de film, gags de dessin animé, poésie spatialisée) peut ravir ou gêner. Mais, au final, comment ne pas adouber une création qui réunit tant de qualités (un grand texte, une mise en scène digne, des comédiens en majesté) ? Trois couronnes pour un tel spectacle ! 

Lorène de Bonnay


Un nid pour quoi faire, d’Olivier Cadiot

Texte publié aux éditions P.O.L.

Collectif artistique de la Comédie de Reims • 3, chaussée Bocquaine • 51100 Reims

www.lacomediedereims.fr

Mise en scène : Ludovic Lagarde

Assistants à la mise en scène : Rémy Barché, Chloé Brugnon

Avec : Pierre Baux, Valérie Dashwood, Guillaume Girard, Constance Larrieu, Ruth Marcelin, Laurent Poitreneaux, Samule Réhault, Julien Storini, Christèle Tual

Scénographie : Antoine Vasseur

Assistante à la scénographie : Élodie Dauguet

Collaboration à la scénographie et régie générale : James Brandily

Création costumes : Fanny Brouste

Création lumière : Sébastien Michaud

Vidéo : David Bichindaritz, Jonathan Michel

Son : David Bichindaritz

Mixage : David Husser

Enregistrement : Joël Theux

Chorégraphies et mouvements : Stéphanie Ganacheux

Maquillage : Corinne Blot

Régie plateau : Jean‑Luc Briand, Romain Cliquot

Régie lumière : Emmanuel Jarousse

Décor construit par les ateliers de la maison de la culture de Bourges

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Gymnase Gérard-Philipe • 75, rue Pablo-Picasso • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

www.festival-avignon.com

Du 8 au 13 juillet 2010 à 22 heures, et du 14 au 18 à 17 heures, relâche le 12 juillet 2010

Durée : 2 h 15

27 € | 13 €

Tournée 2010 :

  • Du 7 au 14 octobre 2010 : la Comédie de Reims
  • Du 19 au 23 octobre 2010 : Théâtre de la Ville-Paris
  • Les 4 et 5 novembre 2010 : Lieu unique à Nantes
  • Les 9 et 10 novembre 2010 : Théâtre de Saint-Quentin-en‑Yvelines