« Vagabonds des mers », du Cirque des mirages, Théâtre Michel à Paris

Vagabonds des mers © Fabrice Neddam Vagabonds des mers © Fabrice Neddam

Tempête sous un crâne

Par Vincent Morch
Les Trois Coups

Embarqués depuis l’an 2000 dans l’aventure au long cours du Cirque des mirages, Yanowski et Fred Parker entreprennent d’explorer, avec « Vagabonds des mers », de nouveaux rivages artistiques. Le premier volet de ce projet parallèle à leur cabaret expressionniste met en scène l’une de ces histoires terrifiantes qui hantaient jadis les tavernes miteuses des ports. L’alliance parfaite du verbe et de la musique confère à ce spectacle une puissance hors du commun.

Ohé, vous, les vieux loups de mer, qui avez traîné votre carcasse en roulis à travers les Sept Mers, qui avez, de la corne ironique de votre pipe en écume de mer, chatouillé les narines du Léviathan en riant ! Oui, vous qui avez vaincu le kraken au bras de fer, qui avez pris pour jacuzzi le maelström mugissant ! Venez, asseyez-vous, ouvrez grandes vos écoutilles ! Oyez l’incroyable périple de ce capitaine anonyme qui, parti du port de New Gates en 1784, subit un incroyable naufrage – dont on ne saurait décider s’il s’agit seulement de celui de son navire ou si sa raison ne l’a pas accompagné, elle aussi, tout au fond des abysses…

C’est le capitaine en personne (Yanowski) qui raconte par le détail ses mésaventures dans une langue poétique ciselée. Casquette vissée sur la tête, un grand manteau vert posé sur ses épaules, il dégage, par sa haute stature, une exceptionnelle présence physique. Côté jardin, Fred Parker, la plupart du temps assis devant son piano, endosse plusieurs petits rôles (membres de l’équipage, un mystérieux « donneur d’énigmes »), dans un jeu illustratif ou contrapuntique par rapport au récit principal, savamment travaillé. Et puis il y a le piano lui-même, pièce maîtresse du dispositif, tour à tour caressant, mélancolique ou rageur, trame de fond émotionnelle du récit, puissamment évocatrice.

Le jeu impeccable des acteurs est en effet rehaussé, magnifié par des compositions originales entêtantes et fougueuses, exécutées de main de maître par un Fred Parker au sommet de son art. On se laisse emporter comme un fétu de paille par ce torrent d’émotions et de sons. Ainsi, au moment où la tempête fatale fait rage, la musique illustre à la perfection la puissance des éléments, que les paroles de Yanowski parviennent à peine à couvrir, et suscite perte de repères et sentiment d’angoisse. De même, lorsque Yanowski chante, d’une belle voix de baryton, les intermèdes ont d’autant plus d’impact qu’ils sont toujours justifiés par le récit et que leur rareté permet de produire une rupture dans la trame de la narration, et donc un véritable effet sur l’auditeur.

La mise en scène de Sarkis Tcheumlekdjian est à la hauteur de cette qualité d’interprétation et de cette intelligence poétique. Certes, les deux acteurs restent globalement statiques. Mais les nappes de brume qui lèchent les planches, les rais de lumière qui déchirent brutalement la scène, la clarté vacillante d’une bougie posée à l’intérieur du piano, à côté des marteaux qui s’animent, tout cela fait baigner le récit dans un clair-obscur oppressant qui s’accorde à merveille avec son ambiguïté fondamentale : on ne saurait en effet discerner ce qui relève d’un voyage réel et ce qui relève d’un délire.

Vagabonds des mers s’inscrit dans cette tradition romantique qui a donné un chef-d’œuvre comme The Rime of the Ancient Mariner de Samuel Taylor Coleridge. Mais, contrairement à ce poème, aucun message de rédemption n’y est délivré. À l’indicible folie s’y joint un désespoir sans fond. Signe des temps ? On se laisse néanmoins aisément embarquer par la puissance esthétique de ce spectacle sombre et brillant, qui laisse envisager le meilleur pour les prochains « Contes du mirage ». 

Vincent Morch

Lire aussi le Cirque des mirages, critique de Lise Facchin.


Vagabonds des mers, du Cirque des mirages (création)

Texte : Yanowski

Musique : Fred Parker

Mise en scène : Sarkis Tcheumlekdjian

Avec : Yanowski, Fred Parker

Lumières : Sébastien Béraud

Costumes : Marie‑Pierre Morel‑Lab

Son : Éric Dupré

Photo : © Fabrice Neddam

Théâtre Michel • 38, rue des Mathurins • 75008 Paris

Réservations : 01 42 65 35 02

Du 4 avril au 31 mai 2013, du mardi au samedi à 19 heures

Durée : 1 h 10

24 € | 16 €