« Versus », de Rodrigo García, Théâtre du Rond‑Point à Paris

Versus © Christian Berthelot Versus © Christian Berthelot

Comme un lapin oublié dans un micro-ondes

Par Ingrid Gasparini
Les Trois Coups

Rodrigo García, l’enfant terrible de la scène ibérique, revient au Théâtre du Rond-Point pour un spectacle furieusement déjanté. « Versus » nous parle de l’amour des uns et de l’indifférence des autres. Sur le plateau, les comédiens découpent des pizzas, font du rock, mangent des steaks tartare et jouent au tennis. La vie, la vraie, en espagnol surtitré.

Dans Versus, il n’y a pas d’histoire à proprement parler. La narration éclatée adopte la forme du sketch et joue le jeu des correspondances intimes. Pris sur le vif, les personnages s’adonnent à de drôles de rituels. Ici, deux jeunes mettent un lapin au micro-ondes ; plus loin, un jeune homme danse avec des briques de lait éventrées dans chaque main. Autour de lui, une pluie de gouttes évoque un Jackson Pollock au travail. À l’image de ce jaillissement pointilliste, les récits de vie des personnages forment un tout harmonieux. Rien n’est accidentel, tout fait sens.

On y retrouve tous les tics obsessionnels de l’auteur : l’urine, l’oralité, la nudité et la résistance des corps face aux dérives du monde contemporain. Des saynètes à l’humour triste contemplent l’absurdité d’un quotidien où l’indifférence et le consumérisme ne laissent plus de place à l’amour. Bavards ou silencieux, seuls ou mal accompagnés, nos héros préfèrent lire l’avenir dans les spaghettis ou faire fondre des glaces au sèche-cheveux. Au cœur de ce chaos, deux monologues somptueux se répondent. Un homme et une femme, usés par des « coups de pute » répétés, interrogent leur envie de vivre.

Versus est une célébration impossible, un acte de bravoure qui unit, dans une apothéose de moyens, les forces les plus contradictoires. La détresse poétique du texte jouxte l’insoumission épileptique des corps. La rage d’un concert rock en direct côtoie l’intensité de chants traditionnels flamenco. En fond de scène, des projections brassent violemment toutes sortes d’images : attentats de l’E.T.A., bouche en gros plan, feuilletons de seconde zone ou séquence érotico-déviante. Ce néant par l’image débouche sur la diffusion de saynètes animées fascinantes. On y découvre un singe autoritaire et crayonné qui éructe des vérités à notre face. Ce primate aux accents hip-hop est censé incarner Dieu. La force du trait et la puissance graphique du film ne sont pas sans rappeler les gravures satiriques d’un certain Goya.

Comme toujours, Rodrigo García adopte un dispositif scénique chargé, qui mêle danses, performances, projections et effets tapageurs. Cette créativité sans limites insuffle une énergie salvatrice au texte. Les éléments de décor naissent et disparaissent sous nos yeux. Ainsi, deux énormes ballons blancs sont gonflés sur scène. Cachés derrière ces lampions gigantesques, les comédiens, éclairés de dos, projettent leurs ombres de titans. Isolée dans cette bulle, une fille mange un steak tartare et nous raconte sa virée à Aix-en-Provence dans un monologue drôle et touchant.

Bien sûr, la violence de certaines performances ramène à la réalité crue des angoisses de l’auteur. Les comédiens sont tour à tour gavés d’eau, mis à nu, étouffés et attachés. Cette souffrance renvoie au désespoir du texte et aux humiliations subies par les personnages. Bourreaux ou victimes, les comédiens nourrissent ce ballet des dominations avec une implication totale. La justesse et le naturel de leur jeu, en rupture avec la bizarrerie des situations, fait naître l’émotion.

Mais le sentiment qui domine à la fin est celui d’une profonde tristesse. Dans un monde guidé par l’individualisme, l’amour semble voué à l’échec. À l’image de cet isolement imposé, un comédien joue au tennis sur scène, sans partenaire. Ses balles à jamais perdues viennent s’écraser sur le public. Dans la solitude, l’homme fait l’expérience de la cruelle indifférence des autres, comme un lapin oublié dans un micro-ondes. 

Ingrid Gasparini


Versus, de Rodrigo García

Dans le cadre du Festival d’automne à Paris

www.festival-automne.com

Spectacle en espagnol surtitré en français

Mise en scène : Rodrigo García

Avec : Patricia Alvarez, David Carpio, Amelia Diaz, Ruben Escamilla, Juan Loriente, Nuria Lloansi, David Pino, Daniel Romero, Victor Vallejo, Isabel Ojeda

Lumière : Carlos Marquerie

Son : Marc Romagosa

Costumes : Belen Montoliu

Animation : Cristina Busto

Vidéo : Ramon Diago

Bande-son : Chiquita y Chatarra, David Pino, David Carpio

Direction technique : Roberto Cafaggini

Chargés de production : Monica Cofiño, Mariate García, Diego Lamas

Photographe : Christian Berthelot

Équipe technique du Théâtre du Rond-Point :

  • Régie lumière : Rémi Van der Heym, Stéphane Serre
  • Régie son : Samuel Gutman
  • Régie plateau : Antoine Gianforcaro
  • Habilleuses : Gwénaëlle Noal, Céline Frecon

Production Sociedad estatal de conmemoraciones culturales (S.E.C.C.), avec la participation de Laboral Teatro, Gobierno del principado de Asturias

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

http://www.theatredurondpoint.fr/

Réservations : 01 44 95 98 21

Du 18 au 22 novembre 2009 à 19 h 30

Durée : 2 heures

De 10 € à 33 €