« 9 », de Stéphane Guérin, Théâtre de Châtillon

« 9 » © Enaut Castagnet

Une intime et belle conviction

Par Vincent Morch
Les Trois Coups

Neuf êtres humains coupés du cours de leur vie ordinaire, enfermés à huis clos, parfaitement inconnus les uns aux autres, auxquels on enjoint de se mettre d’accord, en leur âme et conscience, pour décider du destin d’un adolescent accusé du meurtre de ses grands-parents adoptifs. Coupable ? Innocent ? Pour juger, ils ne disposent que des apparences, et des stigmates de leur histoire personnelle. Librement inspiré du film de Reginald Rose « Douze hommes en colère », « 9 » est une belle machinerie dramaturgique qui ne laisse pas le spectateur indemne.

Karim, un adolescent de seize ans au moment des faits, est originaire des Comores. Il a été adopté par un couple de restaurateurs banlieusards. Il est à la dérive. La veille, il est passé chez ses grands-parents leur réclamer de l’argent. Devant la violence dont il fait alors preuve, sa grand-mère affolée affirme au téléphone qu’il va les tuer. Le lendemain, on les retrouve tous les deux morts, tailladés au cutter. Une auxiliaire de vie a vu Karim s’en aller rapidement de la maison. Un voisin déclare l’avoir vu non seulement s’enfuir du pavillon, mais aussi revenir peu de temps après sur les lieux du crime, les vêtements tachés de sang. L’affaire semble claire. Trop claire pour l’une des jurées, graphiste atteinte d’hypégiaphobie, la peur panique d’exercer des responsabilités : contre toute logique apparente, elle vote non coupable. L’unanimité étant requise pour valider la décision du jury, une longue nuit de débats s’ensuit.

Facilités de plume

C’est l’une des grandes forces du texte de Stéphane Guérin : faire sentir que, dans cette situation exceptionnelle qu’est une délibération de cour d’assises, les décisions ne sont pas prises en fonction des seuls éléments matériels mais de l’histoire et de la sensibilité de chacun, avec la part d’irrationnel que cela peut comporter. En l’espèce, cette affaire de parricide renvoie chacun des jurés à sa propre famille, à ce qu’ont été ses parents pour lui et à la manière dont il vit sa propre parentalité. Leurs histoires personnelles sont en ce domaine souvent douloureuses… et à vrai dire peut-être même trop : au fur et à mesure que les confessions se succèdent, que les aveux d’abandon et de sévices s’égrainent, le sentiment que le trait a été trop forcé, jusqu’à la caricature, s’immisce. La délibération se métamorphose alors en thérapie de groupe. Le procès de Karim semble parfois bien loin.

Les neuf jurés qui sont censés incarner le peuple français n’échappent pas non plus à ce traitement un peu trop superficiel. Presque toutes les catégories socioprofessionnelles sont représentées, du chômeur à la médecin-chef d’un service d’urgence, du routier au patron de P.M.E., et toutes tiennent le discours que l’on s’attend à entendre : la médecin a travaillé très dur pour arriver là où elle en est, l’enseignante de français est désespérée par l’attitude de ses élèves, le chef d’entreprise travaille comme un fou et ne voit pas sa famille, etc. Les idées générales échangées, notamment au sujet des jeunes et de l’immigration, sonnent comme des conversations de comptoir. Est-ce un effet de réel, pour donner à voir ce que l’auteur considère comme la « France profonde » ? Mais pourquoi, dans ces conditions, avoir négligé la vraisemblance du procès lui-même, où les jurés s’interrogent sur des points qui ne peuvent pas ne pas avoir été traités lors des audiences (crédibilité des témoignages, analyse des blessures, reconstitution des faits) ?

Jouissive dynamique

Aussi regrettables que soient ces facilités de plume, elles n’oblitèrent heureusement pas l’immense mérite de cette pièce : la mise en scène très réussie d’une mécanique qui conduit à une inversion complète des rapports de force. L’intervention désespérée de la jeune graphiste met en effet en branle une dynamique dont on devine très vite qu’elle sera irrésistible. Comme dans une tragédie antique, le spectateur ne tire pas son plaisir de l’attente d’un dénouement inconnu (encore que…), mais de la contemplation des tours et détours qu’emploie pour s’accomplir un destin inéluctable.

Cette dynamique est de surcroît servie par une somme technique de très grande qualité, à commencer par le jeu déployé par l’ensemble de la troupe. On sent que Mariya Aneva, Cathy Coffignal, Éric Destout, Ximun Fuchs, Hélène Hervé, Guillaume Méziat, Fafiole Palassio, Jérôme Petitjean et Tof Sanchez ont une réelle empathie pour leur personnage, qu’ils se livrent à eux sans réserve, avec générosité, impétuosité et tendresse. La mise en scène de Manex Fuchs, qui s’appuie sur la chorégraphie de deux tables et neuf chaises, est d’une grande inventivité. Jouant d’arrêts sur images, d’éclairs de délires impromptus, de mises en abyme astucieuses, elle soutient à la perfection le développement de l’intrigue. À souligner aussi le très bon travail effectué sur la musique et le son. L’ensemble produit un résultat cohérent, intelligent et puissant, qui m’a séduit autant qu’il m’a pris aux tripes. 9 n’est pas de ces pièces qu’on oublie aussitôt qu’on sort du théâtre. Elle continue à être à l’œuvre plusieurs jours après, et à distiller un subtil plaisir. Le signe indéniable d’une belle réussite. La tournée du Petit Théâtre de Pain se poursuit jusqu’en mai : ne les ratez pas s’il passe près de chez vous. 

Vincent Morch


9, de Stéphane Guérin

Le Petit Théâtre de Pain

Mise en scène : Manex Fuchs

Comise en scène, direction d’acteur : Georges Bigot

Assistant : Ximun Fuchs

Chorégraphie : Philippe Ducou

Avec : Mariya Aneva, Cathy Coffignal, Éric Destout, Ximun Fuchs, Hélène Hervé, Guillaume Méziat, Fafiole Palassio, Jérôme Petitjean, Tof Sanchez

Lumières : Josep Duhau

Scénographie : Josep Duhau, Jose Pablo Arriaga

Musique : Asier Ituarte, Ximun Fuchs

Son : Peio Sarhy

Costumes : Vincent Dupeyron

Construction : Ponpon et Jose Pablo Arriaga

Photo : © Enaut Castagnet

Théâtre de Châtillon • 3, rue Sadi-Carnot • 92320 Châtillon

Réservations : 01 55 48 06 90 et billeterie@theatreachatillon.com

Site du théâtre : http://www.theatreachatillon.com

Du 5 au 7 février 2015 à 20 h 30

Durée : 1 h 45

22 € | 16 € | 12 € | 10 €

Reprise

Théâtre 13 / Seine • 30, rue du Chevaleret • 75013 Paris

Réservations : 01 45 88 62 22

Du 22 février au 26 mars 2017 à 20 heures

Relâche le lundi et le 14 mars. Représentation à 16 heures le dimanche

Métro : Bibliothèque ‑ François‑Mitterand