« Armour », Arno Ferrera, Gilles Polet, « Commencer à exister », Martin Palisse, Stefan Kinsman, David Gauchard, Festival Mi-Mi, Reportage, Limoges

commencer-à-exister-david-gauchard-stefan-kinsman-martin palisse © pauline-gouablin

Être un homme libéré, c’est pas si facile…

Laura Plas
Les Trois Coups

Le Festival Mi-Mi fait échanger Le Théâtre de L’Union et Le Sirque. C’était la première édition de cette proposition vouée à mêler théâtre et cirque. On commence côté ville et côté masculin avec du cirque. Du KO à la douceur.

Aurélie Van Den Daele au Centre dramatique national du Limousin et Martin Palisse au Pôle national cirque de Nexon réinventent leur structure. Contre vents et quolibets parfois, ils ont posé leur empreinte, résolument contemporaine sur un territoire. Les années passées avaient logiquement ouvert la voie à des échanges. Un nouveau pas est franchi cette année avec la création d’un temps fort qui réinvestit les attributions des lieux avec du théâtre sous chapiteaux et du cirque en salle.

« Armour » ou le K.O par ennui

Première proposition de cirque. Armour : trio de catch déployant un propos déjà vu sur la masculinité (lire la critique de Léna Martinelli sur Cuir). Si vous aimez la performance et êtes nostalgiques de vos figurines Robocop, banco ! Si vous êtes allergiques à la testostérone, aux éclairages crus, vous pouvez passer votre tour. Si on excepte quelques trop rares touches d’humour, des instants fugaces de danse, la performance nous paraît assez vide. Est-ce à cause du propos élimé ? Cela fait longtemps que Pierre Desproges, Virginie Despentes, Chloé Delaume (pour ne citer qu’eux) ironisent avec talent sur le boys’club et ses relations homoérotiques, des décennies que le cinéma met en scène ses rapports de violence, de cul et parfois de tendresse…

Justement, il manque un fil narratif qui fait sens. Pour interroger la masculinité, suffit-il d’en reproduire les codes sur scène ? Un spectacle ne peut tenir sur cette unique idée. Tout est si explicite qu’on n’a rien à deviner, à ressentir. Alors on s’ennuie. En sortant du théâtre, un peu excédée, je découvre en terrasse un groupe de gars qui font la fête en terrasse : grosses blagues, travestissements de mâles gaulés comme des déménageurs et faux tatouages tracés au crayon à lèvres par l’un sur le dos de l’autre, que caresse de son doigt un troisième. Il y a plus de sensualité et d’intérêt dans cette scène du quotidien que dans Armour.

« Commencer à exister » : les quatre font la « père »

Après Time to tell, le duo Martin Palisse et David Gauchard poursuit son exploration du matériau autobiographique dans Commencer à exister, avec deux nouveaux complices : le circassien Stefan Kinsman et le chien Marius. Équipe renforcée et gagnante pour affronter la douloureuse question du rapport aux pères.

Quand Martin était enfant, son père hurlait, tapait. Il descendait d’une lignée de patriarches qui eux aussi terrorisaient leur entourage. Sans doute aurait-il parfois rêvé d’avoir un père doux comme celui de Stefan Kinsman, un homme capable de raconter des histoires merveilleuses au coucher. C’est de ces héritages croisés et complexes que traite le spectacle avec délicatesse.

Peut-être fallait-il cette amitié d’artistes, d’hommes pour raconter l’histoire ? Quand Martin conte, Stefan écoute. Parfois, il intervient pour compléter une image et inversement. Si on a parfois l’impression que le texte ne se marie pas tout à fait avec le cirque, on finit par se dire que cette forme a son charme et même exprime l’essence de l’amitié. Laisser être l’autre sans tenter de le modeler à son image, de l’entraîner sur son terrain, c’est le contraire de la paternité toxique. Il en résulte une forme de douceur très agréable qui offre un contrepoint au phrasé maîtrisé, presque cassant (pudique ?) de Martin Palisse.

Cette paix des fils avec leurs géniteurs apparaît évidemment dans la présence de Stefan Kinsman, feu follet dont la douceur irradie. Elle vient encore de Marius, le chien ami du duo. On l’avait constaté dernièrement dans In Bocca Al Lupo (lire notre critique), la présence animale change notre rapport à la scène. Elle apaise, elle fait rire, elle inonde de tendresse. Marius vient demander la caresse, Marius s’ébroue, va de l’un à l’autre, crée du lien entre les interprètes. Il raconte un rapport d’altérité tendre où le « maître » pourrait jouer au despote et où on l’accepterait sans doute, comme Martin Palisse l’a d’abord fait avec son père, mais où il se refuse à le faire.

« Armour », Arno Ferrera, Gilles Polet © Florian Hetz ; « Commencer à exister », David Gauchard, Stefan Kinsman, Martin Palisse © Pauline Gouablin

Si le spectacle n’atteint pas la force du duo Israel et Mohamed (lire notre critique), sans doute parce que Israel Galván et Mohamed El Katib y chevillent leurs arts respectifs à la réflexion sur la violence de leurs pères, Commencer à exister présente des moments de tourbillonnement cathartique très réussis. Le spectacle s’ouvre sur une belle scène où les mains du jongleur ont la parole comme pour répondre aux poings du père Par ailleurs, le spectacle est nimbé d’une belle délicatesse et propose des numéros d’artistes au sommet de leur maîtrise : le jonglage chorégraphié et épuré de Martin Palisse dialogue en harmonie avec la virtuosité à la roue Cyr de Stefan Kinsman. Qui « père » gagne.

Laura Plas


Armour, Arno Ferrera et Gilles Polet   
Compagnie Heart Core
Idée originale et jeu :  Arno Ferrera et Gilles Polet

Durée : 1 heure
Dès 16 ans
Théâtre de l’Union CDN du Limousin • 20, rue des Coopérateurs • 87000 Limoges
Les 22 et 23 mai 2026

Commencer à exister, de David Gauchard, Stefan Kinsman et Martin Palisse
Site de la compagnie L’Unijambiste
Conception et interprétation : David Gauchard, Stefan Kinsman et Martin Palisse
Durée : 1 h 20
Dès 12 ans
Théâtre de l’Union CDN du Limousin • 20, rue des Coopérateurs • 87000 Limoges
Les 22 et 23 mai 2026
Tournée : ici
• Juillet, dans le cadre du Festival Mimos, à Périgueux (24)
• Août, dans le cadre du festival Multi-Pistes, à Nexon (87)

Spectacles vus dans le cadre du Festival Mi-Mi du 22 au 25 mai 2026

À découvrir sur Les Trois Coups :
Festival Multi-Pistes 2024, Reportage, Le Sirque, par Léna Martinelli

Photo de une : « Commencer à exister », David Gauchard, Stefan Kinsman, Martin Palisse © Pauline Gouablin

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