Le tourbillon de la vie
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Avec la Compagnie de Chaillot, Rachid Ouramdane évoque, non sans pudeur, la disparition d’être chers. Nourrie d’un intense amour de la vie, sa danse acrobatique apaise et galvanise. En état de grâce, les dix interprètes nous éblouissent de leur présence virevoltante. Fidèle à son exigence, le chorégraphe signe une œuvre poétique et profonde d’une grande justesse sensorielle.
La perte d’un proche, plus jeune que soi, n’est-elle pas Contre-nature ? C’est cette tragédie qu’a vécue le chorégraphe et directeur de Chaillot Théâtre national de la Danse, qui dédie le spectacle à son frère cadet. Celui-ci s’ouvre et se ferme sur des formes qui émergent des brumes, image nette d’un enfant de dos face à la mer, Petit Prince prêt à conquérir le monde : « Je suis le Roi et tu seras ma Reine ».
Rachid Ouramdane convoque l’enfance et l’humanité toute entière. Plus tard, ce sera en effet une femme sauvée des eaux, qui passe de bras en bras. Dans le flux et le reflux, des corps semblent portés par des vagues, avant de s’évanouir. Puis, tels des fantômes, d’autres exilés s’invitent, ceux qui périssent dans les forêts de Biélorussie et d’ailleurs. Sur la scène nue habillée de projections, les corps sculptés par des jeux de lumières et fumigènes dessinent des paysages. Ces traversées mémorielles bouleversent.
Écume et fumigènes
Marqué par son enfance, le chorégraphe n’en finit pas avec ses obsessions. On pense d’ailleurs à Sfumato, sur le sort des réfugiés climatiques, et à Möbius, pour cette danse acrobatique, fort à propos. Rachid Ouramdane poursuit effectivement sa recherche autour du geste aérien entamée en 2019, après sa rencontre déterminante avec les voltigeurs de la compagnie XY.
Corps à corps et envols racontent la façon dont les absents continuent de nous accompagner, malgré le temps qui passe. Dans cette écriture ciselée, attentive aux rythmes de la vie, contres-poids et portés disent la peur, le risque et le lâcher-prise, mais également l’entraide, face à l’épreuve. Un éloge du lien et du collectif que les dix interprètes incarnent avec brio et sensibilité. Organique, le groupe diffuse une douce énergie. Quelques duos et solos laissent s’épanouir des talents hors normes, mais tous ont de belles personnalités.
Car comment se relever d’un décès prématuré ? Entre puissance et fluidité, Rachid Ouramdane anime ici une communauté élargie où les défunts coexistent avec les vivants. Le sentiment d’abandon, le travail de deuil et la reconstruction se traduisent dans la nature même des gestes, entre abattement, impulsions, amortis, étreintes. Moult signes témoignent d’une attention soutenue à l’autre. Ces êtres d’une profonde humanité interagissent, s’envolent, se projettent, s’accueillent, s’unissent et se dispersent avec une énergie communicative. L’équilibre fragile est sans cesse menacé, mais les danseurs restent en mouvement perpétuel.
Moment suspendu
Dans la tradition de la musique minimaliste, le compositeur Jean-Baptiste Julien a agencé des motifs qui se modulent et entretiennent un effet de glissement, de métamorphose. La chorégraphie relève du même procédé, avec ses girations à n’en plus finir, ses effets domino, ses glissades ou changements de direction intempestifs. Ce qui ressort de ces échanges entre ralenti et accélération, ce sont les élans en apesanteur.



Si la figure de la boucle, déclinée à l’infinie, est propice à la contemplation, elle galvanise aussi.De la terre au ciel et du ciel à la mer, les présences flottantes rappellent les cycles. Rachid Ouramdane en est convaincu : « La mort demeure l’affaire des vivants ». Chacun est fait de multiples expériences et rencontres. À ceux qui restent de faire vibrer ces présences. Avec joie et tendresse. Ainsi, le chorégraphe réitère-t-il magnifiquement son attachement à la transmission. Bien qu’intime, cet hommage relève d’une quête universelle, car comme Rachid Ouramdane, nous sommes tous pétris de souvenirs, traversés d’histoires multiples. Alors, en compagnie de nos absents, dansons la vie !
Léna Martinelli
Contre-nature, Rachid Ouramdane
Chorégraphie : Rachid Ouramdane
Musique : Jean-Baptiste Julien
Lumières : Stéphane Graillot
Scénographie : Sylvain Giraudeau
Vidéo : Jean-Camille Goimard
Costumes : Siegrid Petit-Imbert
Avec des interprètes de la Compagnie de Chaillot : Joaquin Bravo, Clotaire Fouchereau, Löric Fouchereau, Peter Freeman, Emma Loïs, Maria Celeste Mendozi, Léo Merrien, Mayalen Otondo, Lucas Tissot, Aure Wachter, Owen Winship
Durée : 1 heure
Dès 10 ans
CDA Centre des Arts d’Enghien scène conventionnée d’intérêt national art et création• 12-16 rue de la Libération • 95210 Enghien-les-Bains
Tel. : 01 30 10 85 59 • Mail
Spectacle vu le 13 janvier 2026
Tournée :
• Du 15 au 17 janvier, Espace 1789 Saint-Ouen (93)
• Les 21 et 22 janvier, Théâtre Sénart, scène nationale, Lieusaint (77)
• Le 27 janvier, Espace Michel Simon, à Noisy-le-Grand (93)
• Du 30 janvier au 1er février, Les Gémeaux scène nationale, à Sceaux (92)
• Du 5 au 6 février, L’Onde Théâtre et Centre d’art, à Vélizy-Villacoublay (78)
• Du 25 au 28 février, Maison de la Danse MAD, à Lyon (69)
Photos © Patrick Imbert


