L’emprise : cont(r)e attaque !
Laura Plas
Les Trois Coups
Cette relecture vivifiante de « Barbe-Bleue » démonte les mécanismes de l’emprise, pour la faire voler en éclats de rire, de sororité, et en chansons. Un spectacle tout public dont la part d’ombre est sans doute la plus belle.
Faut-il en finir avec les contes de fées, avec ses princesses soumises, ses princes « charmants » ? Telle était la question que posait Jennifer Tamas dans un opuscule passionnant de la collection ALT. Elle y invitait plutôt à la découverte des œuvres des conteuses, à la relecture éclairée des textes et enfonçait le clou dernièrement en se penchant sur le cas du conte de Barbe Bleu, dans un nouvel essai intitulé, Barbe Bleue, contre-enquête. Rien d’étonnant à ce que cette réflexion très partagée, irrigue la création théâtrale, de Pauline Peyrade…à Carole Thibaut aujourd’hui.
L’ancienne directrice du Théâtre des îlets CDN de Montluçon n’y avait-elle pas célébré des journées du matrimoine ? Et toute son œuvre d’autrice ne nous raconte-t-elle pas des histoires de femmes, qu’elles soient filles de pères déviants, amoureuses d’hommes dominants ? Ce sont aussi des histoires de (petites)-filles qui disent non. Logiquement, donc, avec Dans la maison de l’ogre, elle démonte, comme dans Ex Machina, un mécanisme : celui de l’emprise.
Les femmes, les sœurs et les enfants d’abord
Or, elle le fait à hauteur d’enfant, ce qui donne certes une forme de gauche naïveté à certains passages, mais aussi sa fraîcheur vitale (au sens premier du terme). Car ce sont bien les enfants qui déploient l’énergie de preux chevaliers pour écarter le danger mortifère de leur mère. L’aînée, ado très lucide, beugle « libérée, délivrée » pour appâter la bête, tout en égratignant la « dysniaiserie » de son chant, le cadet pénètre dans la chambre interdite de la bête. Aidés par une voisine, amie de leur mère (la célèbre « sœur Anne » qui avait tout vu venir…), ils collaborent à une délivrance dont la victime reste cependant l’autrice.

Si on peut être d’abord perturbé par une distribution féminine de ces héros, on est ensuite séduit par cette idée de gang d’actrices. Les voilà donc toutes unies contre l’ogre ! Leur union, diamétralement opposée au discours sur la compétition féminine, souffle un beau vent de sororité. Les femmes, les enfants seront d’ailleurs ceux qui livreront les clés du récit : pas de mansplaining.
On connaît la chanson ?
Réécriture au féminin, la pièce a de belles qualités littéraires : une langue soignée (occasion de découvrir plein de jolis mots avec les enfants), des clins d’œil au conte de Perrault, évidemment, mais beaucoup de modernité et d’humour. Carole Thibaut a eu la finesse de recourir au genre codifié du conte pour dénoncer le schéma tout aussi archétypal de l’emprise. Le conte permet également d’éviter un naturalisme glaçant, de se mettre à une distance où on peut réfléchir encore, et donc réagir. La terreur ou la pitié ne nous glacent pas. L’humour et la structure sont nos viatiques dans le noir. Le conte est bon.



Par ailleurs, la metteuse en scène émaille la pièce de chansons connues : Je te promets de Damien, le conjoint ogre qui exprime le love bombing, I feel pretty, image du délire amoureux, I put the spell on you… Tous ces airs, plutôt guillerets donnent des allures de comédie musicale au conte. Et puis on sait à quel point la chanson est liée à nos vies, comme le lierre à la maison. On connait la chanson !
On connaît la chanson ? Vraiment. Une des belles trouvailles de Carole Thibaut est de faire de Clara (la mère), une avocate spécialisée dans le droit de la famille et des femmes. Alors qu’elle devrait savoir repérer l’ogre…elle ne voit que le prince. Le danger rôdera toujours, d’autant que les ogres aiment la chair des femmes généreuses, des femmes qui refusent de voir le mal (mâle) partout. Son épilogue est aussi très beau. La mère y raconte le temps qu’il faut pour se remettre de ces faux princes, de ces types qui demandent pardon mais ne changent pas, de ces êtres qui sont partis avec une partie de leur victime dans les crocs. Tout n’est pas fini…

Ainsi, c’est vraiment sa part d’ombre qui fait le plus grand intérêt du spectacle. Ombre d’ailleurs travaillée dans une création lumière et une scénographie pertinentes. En outre, Anthony Poupard est un extraordinaire méchant viandard qui sait naviguer entre des scènes très réalistes et des passages expressionnistes. Dans la maison de l’ogre est donc un beau texte, incarné avec énergie et qui intéressera petits et grands.
Laura Plas
Dans la maison de l’ogre, Carole Thibaut
Le texte est édité chez Lansman
Texte et mise en scène : Carole Thibaut
Avec : Sandy Ouvrier, Anthony Poupard, Valérie Schwarcz, Sophie Osmond Nauze, Ambre Sola Shimizu
Théâtre de l’Union CDN du Limousin • Limoges
Du 3 au 5 novembre 2026 • 1 h 10 • Dès 10 ans
Réservations : en ligne ou 05 55 79 90 00
Tournée
• Les 27 et 28 novembre, Théâtre Antoine Vitez CDN Ivry (93)
• Le 3 décembre, Théâtre de Bourg scène nationale de Bourg-en-Bresse (01)
Photos : © Florian Salesse


