Focus politique, « Doléances », « La Vie et la mort de Jacques Chirac, roi des Français », critique, Théâtre du train bleu, Festival Off Avignon 2026

Le roi est le bouffon

Laura Plas
Les Trois Coups

Tandis que la Cie Artepo exhume les « Cahiers de doléances » et met au jour la fable de l’écoute macroniste, la Cie Les Animaux en paradis poursuit la fabuleuse histoire de nos présidents avec Jacques Chirac en roi bouffon : un délice d’intelligence.

Le 15 avril 2019, un incendie s’élève sur l’Île de la Cité. Ce jour-là, ce n’est pas que Notre-Dame qui s’embrase. Des milliers de cris, de suppliques, d’argumentaires déposés par des citoyens, dans le cadre du « Grand débat national » disparaissent, comme dévorés eux aussi par les flammes. Si aujourd’hui, la cathédrale affiche une façade rutilante, les doléances des Français n’ont pas eu le même traitement. La promesse présidentielle de les rendre publics est restée lettre morte. Il aura fallu la pugnacité de maires et d’universitaires, de citoyens pour les exhumer des années plus tard.

« Doléances » : La Somme de leurs cris

C’est ce triste silence que brise à son tour la nouvelle création de la Cie Artépo, au sous-titre évocateur (la fable de l’écoute). Stanislas Roquette s’est penché sur les doléances de la Somme pour faire entendre le bruissement d’une colère. Le spectacle nous découvre ainsi un fabuleux florilège : certaines réclamations sont des récriminations de riverains, quelques unes prêtent à sourire et offrent d’ailleurs des respirations comiques dans un océan de misères, mais dans l’ensemble, elles dessinent le portrait d’un pays révolté.

Surtout, à rebours de ce qu’on nous rabâche sur les chaînes d’info en continu, on y découvre des citoyens plus préoccupés de justice sociale que gangrénés par la peur de l’étranger, des individus non pas éloignés de la chose publique, mais la défendant. La plupart des doléances sont bouleversantes d’intelligence politique, d’autres sont poignantes. Pour elles, il vaut la peine d’aller voir le spectacle. En dépit de quelques maladresses.

© Pascal Gély

Ce n’est pas la direction d’acteurices qui convainc le plus. Pour faire théâtre des écrits citoyens, on les chorégraphie parfois maladroitement. Surtout, l’incarnation des doléances passe parfois par une caricature de ses dépositaires : retraités, bobos, prolos et on en passe. Et le jeu des acteurs donne alors ponctuellement l’impression d’une certaine gaucherie.

Le spectacle s’impose plutôt par sa construction. Ses retours en arrière, ses adresses au public sont didactiques et permettront à ceux qui n’ont pas suivi les différents actes de la mobilisation des Gilets jaunes de comprendre. Faisant alterner les allocutions d’Emmanuel Macron et les doléances, la dramaturgie fait entendre encore la fracture entre la macronie et le pays, comme l’infâme mascarade du « Grand Débat ». Au péril de la démocratie, on la singe et on écœure ceux qui avaient fait l’effort d’y contribuer. Enfin, le final de la pièce, saisissant, est assez symbolique pour laisser place à la réflexion du spectateur. Un spectacle nécessaire.

« La Vie et la mort de Jacques Chirac, roi des Français » : portrait d’un roi en histrion

Un spectacle sur Jacques Chirac ? Au premier abord, pas sûr que ça vous fasse vibrer. La Mafiafrique, les pommes, le musée du Quai Branly, cela paraîtra peut-être bien lointain. Et puis la politique, ras-le-bol ! Mais détrompez-vous : ce nouveau portrait de président enrichit la galerie conçue par Leo Cohen Paperman d’un petit bijou d’humour, de finesse et… de théâtre.

© Simon Loiseau

C’est que l’homme politique nous y est présenté avec la plus grande cohérence dramaturgique comme un hypocrite, c’est-à-dire, étymologiquement un porteur de masque : portrait d’un précurseur de l’histrionisme politique. Une telle lecture imposait des comédiens…Impeccables. Et de fait, on est bluffé par le jeu des deux interprètes. Ils nous entraînent dans le tourbillon d’une première partie désopilante où les spectateurs sont invités à participer à un show gigantesque sur la vie de Jacques Chirac. Puis les acteurs endossent d’autres rôles. Clovis Fouin est tour à tour le chauffeur, l’âme damnée ou un citoyen qui grandit, s’aigrit et passe du RPR au FN. Quant à Julien Campani, il fait un incroyable Jacques Chirac.

Car son jeu ne se réduit pas à une imitation (extraordinaire jusque dans des interactions improvisées avec le public). Il permet une mise à nu du personnage politique. En slip, en roi bouffon dont le maquillage sans cesse évolue selon l’opportunité politique, Jacques Chirac apparaît dans son essence. Le miroir de loge, élément central de la scénographie, est bien un révélateur. Ainsi, la figure politique devient un symbole. Il est l’incarnation d’un dévoiement du gaullisme et d’un glissement politique de la droite vers l’extrême droite. Édifiant !  Sans être jamais démonstratif.

Malgré un ralentissement sur la fin de la pièce, on est conduit à un rythme trépidant des enfances à la mort (très subtilement évoquée) de Chirac. On rit, on s’étonne de toutes les trouvailles qui va au personnage, comme son costume trois-pièces : travail ciselé et remarquable de mise en scène. Les masques tombent grâce à un jeu entre une bande son qui nous fait entendre les apparences, et la réalité présentée sur scène. L’apparition onirique de Louis XVI, tout un symbole, celle tonitruante d’un zélote déçu sont d’autres pépites. En bref, bas le masque mais chapeau bas.

Laura Plas


Doléances, Cie Artépo
Site de la compagnie
Textes extraits des Cahiers de doléances de La Somme
Mise en scène : Stanislas Roquette
Avec : Nedjma Berchiche, Marc Lamigeon, Emmanuelle Ramu
Ttb • Théâtre du Train Bleu • 40, rue Paul Saïn • 84000 Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026 (sauf les 10 et 17) • 14 h 20 • 1 h 20 • Dès 14 ans
De 15 € à 22 €
Réservations sur le site du théâtre
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici

La Vie et la mort de Jacques Chirac, roi des Français, Cie Les Animaux en paradis
Site de la compagnie
Texte : Julien Campani, Léo Cohen-Paperman
Mise en scène : Léo Cohen-Paperman
Avec : Julien Campani, Clovis Fouin
Ttb • Théâtre du Train Bleu • 40, rue Paul Saïn • 84000 Avignon
Du 4 au 22 juillet 2026 (sauf les 10 et 17) • 16 h 05 • 1 h 30 • Dès 14 ans
De 15 € à 22 €
Réservations sur le site du théâtre et sur ticket’off
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Tournée ici dont :
• Les 22 novembre, 6 décembre, 10 et 24 janvier, 7 et 21 février, 21 mars, 11 avril, Théâtre de la Pépinière, à Paris (75)
• Le 24 septembre, Théâtre J-F Voguet, à Fontenay-sous-Bois (94)
• Le 2 octobre, Palace, à Montataire (60)
• Les 8 et 10 octobre, Châteauvallon-Liberté scène nationale, à Toulon (83)
• Le 13 octobre, Théâtre La Passerelle scène nationale, à Gap (05)
• Le 14 novembre, L’Espace Michel Simon, à Noisy-le-Grand (94)

À découvrir sur Les Trois Coups :
Le Ciel, la nuit et la fête, Molière, Cour Minérale-Université, Avignon, par Lorène de Bonnay

Photo de une : © Simon Loiseau

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