Arts aux miroirs
Laura Plas
Les Trois Coups
Pauses réflexives : « Kiss » pose l’épineuse et passionnante question d’un baiser de théâtre. Quant au délicieux « Notre Humble avis », il rassemble une bande de critiques dont les masques nous renvoient avec humour, tendresse ou cruauté à nos goûts et anathèmes esthétiques.
Just a « Kiss » ? Vraiment ?
Dans le dernier film d’Agnès Jaoui, l’Objet du délit, une scène des Noces de Figaro fait exploser une équipe artistique. L’acteur qui chante le rôle d’Almaviva proteste : « Mais je ne fais que ce qui est écrit dans la scène », quand il lutine sa partenaire de jeu. L’interprète de Suzanne, ne le voit pas de cet œil. C’est un débat de cette sorte qui anime Kiss de la Cie Kourtrajmé, où deux acteurs Siham et Maxime doivent s’embrasser. Il ne s’agit cette fois donc « que » d’un baiser. Mais la jeune femme a déjà été abusée par un partenaire de jeu. Et l’homme, lui, ne voit pas le problème de la situation à jouer : « il est respectueux », il pense qu’il faut « s’abandonner » (glurps). Pour bien jouer, selon lui, il ne faudrait précisément pas jouer… La question est aussi vieille que le Paradoxe du comédien (et peut-être que le théâtre), mais elle se trouve ravivée quand il s’agit de vie affective et sexuelle.
C’est la première fois que je vois posée aussi frontalement une telle question sur une scène et ça fait un bien fou. Vive Metoo ! Si l’humour vient de temps à autre alléger l’atmosphère, les acteurices, qui sont aussi les auteurices, n’éludent pas le sujet. Globalement, rien ne vient divertir du débat. Le dispositif scénique se réduit, en effet, à deux chaises et à une table. Le vide fait sentir la distance et les tensions entre les protagonistes avec d’autant plus d’acuité que les personnages portent les noms des acteurices. La mise en scène, quant à elle, dessine une chorégraphie de la dispute. C’est parfois parlant, mais aussi un peu vide de sève, d’autant que le propos n’échappe pas à une certaine redondance. Néanmoins, l’ouverture est belle et, si le final est attendu, il y a de beaux moments de joute verbale et de jeu.
Dans l’espace dépouillé d’une scène devenue ring, la performance des acteurices est centrale, mais pas égale. En dépit d’un bel investissement corporel, Maxime Saint-Jean n’a pas la qualité de jeu de Siham Falhoune. On s’accroche à la sincérité et à la palette de la comédienne, dont le personnage est tour à tour écorché, facétieux ou rageur. Cependant, la jeunesse des interprètes en fait un atout. Ils tendent un beau miroir aux nouvelles générations de comédiens.


© Elea Jeanne-Schmitter
Par ailleurs, on sort du spectacle avec l’envie de prendre la parole à son tour sur le sujet. On n’est pas d’accord avec tout, on peut trouver à redire sur la fin, ou sur une réplique mais, justement, cela peut être l’occasion de débats passionnants. À programmer donc, non seulement pour le tout public, mais dans des classes théâtre et des écoles de comédiens.
« Notre humble avis » : commedia dell’Arte della critica
C’est une bien étrange entreprise que la critique. Dans cet exercice funambule, la liberté de blâmer peut blesser à jamais d’honnêtes gens. Le chroniqueur postule que son regard, situé pourtant, peut trouver un écho dans l’entendement de celleux qui le liront (voir Kant), de telle sorte qu’ielle emploie le « on » quand ielle pourrait dire « je ». Oiseau étrange, créature au petit pouvoir symbolique, le / la critique pourrait rejoindre la cohorte des pédants de Molière, mieux des Dottore de la Commedia.
Et donc Igor Mendjiski revient au masque pour nous présenter un inénarrable échantillon de l’espèce. En préambule (délice de l’imposture), un certain Igor, incarné par le metteur en scène, nous présente, en effet, les intervenants d’une émission de radio dédiée à la critique d’art. Oyez, oyez, braves spectateurs, vous n’assisterez pas à un spectacle, mais à « l’étrange aventure » qui réunit ce soir cinq élèves du cours de théâtre d’Igor pour débattre de Madame Bovary (Et, oui Gustave, ton Emma n’a pas fini de se défendre…) ou du Pop Art (et oui, Andy, ton œuvre n’a pas fini de recevoir des quolibets…).

© Rebecka Oftedal
On le pressent par les œuvres choisies, la soirée sera chaude et permettra d’aborder sur scène nombre de débats rebattus par tout un chacun. Précisément, l’interprétation masquée des cinq critiques les individualise, tout en métamorphosant les excellents acteurs en des types : identification et distanciation. Il y a le sanguin Hugues, prompt à détester et à faire le coup de poing, Nadine, la quinqua devenue galeriste en son village (sans doute le meilleur reflet du public avignonnais), le doux David et sa nièce incendiaire et écrivaine en herbe, Sylvain, le pâtissier traumatisé par une critique du Guide du Routard, qui incarne le mauvais élève de la bande. Pensez donc, comme des milliers de lycéens de France et de Navarre, il a fait l’impasse sur la lecture imposée de Madame Bovary !
Ielles sont toustes un peu ridicules (c’est le génie de l’écriture et du jeu). Le comique de caractère se renforce du comique de mots (répétitions, énormités), comme du comique de situation (conflits explosifs, amours cachées comme dans toute bonne comédie). Mais ielles sont tous profondément humains. D’ailleurs, quand des rires (dont on sait la valeur de sanction) fusent du public, on peut se sentir mal à l’aise. Car on a tous quelque chose de Sylvain chantant Johnny, de David empêtré dans ses amours avortées. On a tous connu la gêne qui fait que Nadine passe son temps à se recoiffer. Au début du spectacle, on se tendra peut-être en se demandant (je me suis demandée) si le rire n’aurait pas davantage vocation à canarder les prétentieux que les humbles.
Le masque comme miroir ?
Mais justement, cela ajoute une dimension au spectacle. On assiste à deux spectacles en un : dans la scène et dans la salle. Une dame du public applaudit quand un personnage propose d’arrêter de donner des lectures aussi démoralisantes pour la jeunesse que Madame Bovary (on doit se frotter les mains au gouvernement et dans la galaxie Bolloré). Des ricanements d’approbation saluent la critique du Pop Art. De même, la question de la hiérarchisation des œuvres culturelles se pose autant sur le plateau de radio (choc entre les Bronzés et Tarkovski, pique à Marc Levy et Guillaume Musso) que dans la salle de théâtre, quand on rit du parallèle entre la critique artistique et les guides culinaires. Et on ne parle pas de celle de l’intrication entre le goût et la situation sociale…
La pièce est donc amusante, tendre, bien mise en scène et diaboliquement intelligente par les multiples questions esthétiques qu’elle pose sur la critique et sur l’art. On n’en a ici effleuré que quelques-unes. On vous laisse découvrir le final, très beau. À notre humble avis, un exemple magistral de jeu masqué.
Laura Plas
Kiss, Cie kourtrajmé
Site de la compagnie
Texte : Siham Falhoune, Maxime Saint-Jean
Mise en scène : Sébastien Davis
Avec : Siham Falhoune, Maxime Saint-Jean
Le 11• Avignon • Espace Mistral • 2, rue des Écoles • 84 000 Avignon
Du 6 au 22 juillet 2026 (les jours pairs) • 11 heures • 1 h 25 • Dès 14 ans
De 11 € à 26 €
Réservations en ligne
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Notre humble avis, Igor Mendjisky
Site de la compagnie
Texte et mise en scène : Igor Mendjisky
Avec : Sylvain Debry, Angélique Flaugère en alternance avec Ophélia Kolb Igor Mendjisky, Adèle Royné, Quentin Raymond, Thomas Roy en alternance avec Gauthier Wahl
Ttb Théâtre du train bleu • 40, rue Paul Saïn • 84000 Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026 (sauf les 10 et 17) • 22 h 25 • 1 h 10 • Dès 15 ans
De 15 € à 22 €
Réservations en ligne
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Photo de une : « Notre Humble Avis », Cie Titre provisoire © Rebecka Oftedal


