Focus Off, Chalon dans la rue 2026, Reportage, Chalon-sur-Saône

Corps en émoi et moments suspendus

Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Vitrine vivante des arts en espace public, Chalon dans la Rue a échappé aux pics de canicule. Durant quatre jours, le festival offrait cette année 147 spectacles pour 700 représentations, comme autant de sondes dans l’air du temps. Alors, quelle température cette année dans le Off ?  

Être festivalier·e ne s’improvise pas, surtout à Chalon-sur-Saône. D’abord, repérer un titre prometteur, un thème qui accroche ou une compagnie favorite. Puis veiller à l’horaire, le numéro de pastille et son adresse pour ménager ses déplacements : Bastion Bas, place Mathias, Granges forestières… Suivre les berges, traverser le pont qui mène à l’île St-Laurent, patienter sur le macadam brûlant d’un parking ou bien dans la file d’une des cinq cours, lieux de convivialité où l’attente interminable a parfois eu raison des plus patients…

« Brusco » © Manon Bugaut

Chalon dans la rue, haut lieu de divertissement où l’on se rassemble pour rire aux éclats ou s’émerveiller, permet aussi de s’interroger sur ce qui agite notre société. Dans un contexte d’éco-anxiété, la défense du vivant reste prégnante : chauves-souris, oiseaux, poissons hantent nombre de spectacles. Face au durcissement du maintien de l’ordre et à la montée de l’extrême-droite, les brûlots dénonciateurs et les dystopies cherchent aussi à conjurer les temps mauvais. 

Féministes toustes !

La lutte contre le sexisme bataille toujours sur le ring. Là, l’exposé pédagogique du groupe Wanda situe le clitoris et balaie Freud ; ici, la pétulante Clara Aumann (à retrouver à Aurillac) ose parler avortement autour d’un café. Sa Madame Red, justaucorps rouge et guitare burlesques alliés à un charisme gondolant, brise les tabous pour « exposer (son) corps dans l’espace public ». Plus crûment engagé, Martine au viol de la compagnie Le Rire d’Ariane colle littéralement une claque magistrale aux hommes. Partout où il passe, ce théâtre artiviste ne laisse personne indifférent. Au croisement de l’intime gonzo et de la perf sensible, il vient fourailler là où ça fait vraiment mal avec des témoignages et des images ultra percutantes. Courageux et clivant : de quoi alimenter le débat ! (à voir aussi à Aurillac). 

Côté danse, on déploie avec fracas les corps pour signifier qu’on prend (de) la place ! La Cie Kynlans, avec Viriles, fait débouler sur un tapis, au milieu du parc Nouelle, des meufs en chemises et pantalons à pince, mines défiantes, mentons hauts, épaules nonchalantes. Leurs postures, dites « masculines », en imposent. Leur travail de chœur est saisissant, de passes de boxe en manières de provocation, sur chaise qui hissent ou en pack serré face au public, elles nous attrapent avec force. On savoure la puissance d’un charme androgyne, la diversité des corps, une chorégraphie réglée qui fait surgir des individualités. Badass !

« Parade d’intimidation aigre-douce » © Thomas Lamy

Dans la même lignée « A-t-on le droit de se défendre ? », Parade d’intimidation aigre-douce du Théâtre de l’extrême plante un gang de gos sur un cercle en papier-bulle qui claque sous nos pieds. Métaphore pertinente d’un état d’alerte. La tension se joue à 360 degrés, façon art martial, dans une scéno où l’art se fait encerclé et encerclant. Elles sont là, avec nous, prêtes à bondir, à juguler l’explosion, explorant le moment juste avant la riposte. Alors elles nous mobilisent, regards de défi, imitation de postures… Ça va péter ! Bouchon poussé trop loin, gestes en suspens, déflagrations acrobatiques se succèdent, reliées par un fil narratif pas toujours lisible. Quand on est en proximité avec les danseuses, on est toutefois mobilisé par leur présence aussi magnétique qu’énergique et leur volonté d’en découdre. 

Déplacer les sensibilités

Cela fait maintenant plusieurs années que le festival poursuit une volonté d’inclusion de tous les publics. Pour cette 39édition, un compte Instagram Langue des signes a été créé pour faciliter l’accès des spectateurs malentendants au programme. Au-delà des propositions sans parole, la sélection off a distingué des formes spécifiques tel, dans la cour Destinée, le spectacle Portraits Croisés de la compagnie Les Petites Mains : une magnifique interprétation en chant-signe et mime de l’album Multitude de Stromae. Abordant les sujets difficiles de la dépression, de l’usure du couple ou de la parentalité, un duo charismatique fait défiler une galerie de personnages. Bilingue langue des signes / français et bardé d’humour, le dispositif démocratise la LSF en réunissant avec bonheur public sourd et entendant.

La Cie Super Super s’attèle elle aussi à un thème délicat : le droit à mourir. Gouss et Loub, deux clowns, préparent une cérémonie de fin de vie très classe. Champagne et huîtres contrebalancent la lourdeur du cercueil qui repose sur un caddie, comme une épée de Damoclès. Un rituel répétitif se met en place, où l’on « enlève le premier jus », entre préciosité et vulgarité. C’est un beau jour la joue fine pour nous faire avaler la pilule. La durée et la méthode d’euthanasie se discutent dans une tendre appréhension complice. Touchante de bout en bout, cette burlesque négociation voyage léger pour nous cueillir à point. 

De la dentelle au milieu du tumulte

Cette année, le square Chabas habituellement dédié à l’accueil du public, était quasi désert et laissait la place à des formes intimistes et délicates : cuvette de chaleur et pelouse grillée obligent. Nous avons pu y savourer trois propositions poétiques à souhait. Dans une caravane transformée en grotte enchanteresse, le collectif La Méandre invitait trois chanceux spectateurices à entrer dans le monde « d’après la dispersion ». Nouvel épisode intitulé Comment j’ai appris à pêcher est une féérie pieds nus, où l’on navigue, hors-sol, avec deux sœur suspendues entre les arbres et le fil de l’eau. Un entresort-cocon magique dont on sort ébaubi, malgré la tempête climatique, par la douceur de naïfs dessins mi-pariétaux mi-Télécran. Un havre de paix entre poème visuel et reposoir.

« C’est un beau jour » © Lucie Vincent ; « Par-delà l’horizon » © Manon Bugaut

Par-delà l’horizon suspend la flèche du temps et apprivoise le balancement d’un agrès métallique original dressé jusqu’à la cime des arbres. C’est d’ailleurs la signature de la compagnie La Migration qui sait si bien inventer de nouvelles machines à jouer avec le paysage et la gracilité des corps. L’acrobate-poète de l’espace se perche, en solo, en funambule et en dialogue précis avec un percussionniste, sur ce mât sombre. Il fait le tour du cadran en ne forçant jamais la performance. Une grande douceur se dégage de ses virevoltes. Force maîtrisée, suspension aérienne en harmonie avec le lieu. Cette rêverie en oscillation berce le temps.

À quelques mètres, Chiche ?!, nouvel opus de la compagnie Décor Sonore, déploie un concert insolite en résonance directe avec son environnement urbain. L’in situ prend ici tout son sens. Les interprètes font musique de tout métal. Grilles du parc, râtelier pour vélos, rayons de bicyclette et grande tôle ondulée deviennent, sous la grâce des archets, instruments d’où s’élèvent des harmonies grinçantes. La déambulation invite à quêter sa place, se mettre à l’écoute pour savourer de tout petits miracles. C’est coloré et joyeux comme un cartoon d’où surgiraient d’étranges onomatopées.

Off du off  

Et puis, il y a les compagnies qui se glissent clandestinement dans le festival pour tester une création encore en travail. C’est le cas de Gravitation qui, en jardin, a réuni un public nombreux autour de Tout naît pas fini. Ce qui se présente comme un deuxième opus documentaire autour de la famille de Max Bouvard s’attache à la figure du père. Alors que La Grand Ecart évoquait le transfuge de classe et traversait l’épreuve de la mort de la mère, le comédien replonge dans ses origines paysannes pour questionner la notion de collectif. Les images sont fortes, comme le parcours de 37,50 mètres du paternel de son lit de naissance au caveau.

« Tout n’est pas fini », Cie Gravitation © Stéphanie Ruffier

Autour d’une métathéâtralité qui joue avec la création artistique et la figure du metteur en scène, le conteur, très doué, s’interroge sur le début, le désir, le foot, les déracinés, la diagonale du vide ou encore l’essentialisation sociale. Ça part dans tous les sens, comme les mots croisés. Quelques longueurs, mais tant de pépites ! Car c’est ça aussi, le théâtre de rue : un art qui gagne à se frotter au réel, aux publics. Ici, cela se termine autour d’un verre de vin blanc et de morceaux de Comté.

Stéphanie Ruffier


Martine au viol, Cie Le Rire d’Ariane
Instagram de la compagnie
Autrices : Mélodie Fourmeaux et Célia Jaillet
Mise en scène : Mélodie Fourmeaux et Célia Jaillet
Scénographie : Ghil Meynard, Clément Morel
Lumières, son, vidéo : Léo Giai-Checa Elsa Faure
Avec : Mélodie Fourmeaux, Célia Jaillet, Fiona Julien, Paul Labourgade
Costumes : Valentine Durand, Marilou Fourmeaux, Benjamin Gournay, Elsa Faure, Benjamin Jeannot, Ella Khalilzad
Musique : Adri.e Pineaud et Nerea Dezac
Comédiennes et intervenantes vidéo : Irane Azmoudeh, Kadiatou Camara, Marie Champion, Néréa Dezac, Elsa Fafin, Laodicée Hazim, Marianne Humbert, Maëlle Garcia, Véronique Gawedzki, Jacques Girard, Sasha Goetschy, Myette Gravier, Agathe Groult, Sarah Jahanbakhsh, Margot Laverdant, Eloise Lenoble, Mylène Lerat, Anne Lorient, Theresa Machado, Laurène Marx, Jade Pappagallo, Leslie Pividal, Mathilde Riu, Yanhu Shi, Déborah De Robertis, Léonore Vanryssel, Julie Wauquiez
Durée : 1 h 15
Tout public dès 15 ans
Tournée :
• Du 18 au 22 août, au Festival ECLAT, à Aurillac (15)
• Du 23 octobre au 15 novembre, Reine Blanche, à Paris

Viriles, Cie Kynlaus
Site de la compagnie
Chorégraphie : Alizé Hernandez
Danseuses : Mat Ieva, Lucie Goudeau, Lauryn Apharel, Oriane Lycke,  Lucie Micheau Danseuse / Swing Emma Martel-Cutivet
Durée : 45 min
Tout public
Tournée :
• Les 8, 14, 15 et 16 août, Réseau ReNar, à Caen (14) et Flers (61)
• Le 23 août, Festival Champ des Possibles, au Mans (72)
• Le 28 août, festival Détours en Tournugeois, à Tournus (71)
• Le 29 août, Festival Appel d’Air, à Les Roches-L’Evêque (41)

Parade d’intimidation aigre-douce, Cie Théâtre de l’extrême
Site de de la compagnie
Concept et direction : Luana Volet, en collaboration avec l’équipe artistique
Avec : Françoise Paca Gautier, Daniela Vargas, Carla Manrique, Luana Volet
Regards extérieurs : Ana Laura Nascimento, Lia Schädler, Elisabeth Merle, Jane Fournier
Masques : Luana Volet et Astrid Durocher
Objets insolites : Stanislas Delarue
Costumes : Marie Romanens
Durée : 35 min
Tout public à partir de 6 ans
Tournée :
• Les 5 et 6 septembre, ZirQus Festival, à Zürich (Suisse)

C’est un beau jour, Cie Super Super
Site de la compagnie
Interprétation, clown : Stéphane Poulet et Yvan Mésières
Regard extérieur : Sandrine Bouvet
Durée : 55 min
Tout public à partir de 7 ans
Tournée ici

Comment j’ai appris à pêcher, collectif La Méandre
Site de la compagnie
Direction artistique : Anaïs Blanchard
Conception du projet : Anaïs Blanchard et Anne-Chloé Jusseau
Auteur et dramaturgie : Guilhem Bréard
Interprétation : Anaïs Blanchard et Clara Decerle ou Claire Théodoly
Création sonore : Julie Honoré
Scénographie : Mathieu Fernandez et Alexis Christiaen
Regard extérieur dessins et sable : Jeanne Franciscus
Regard extérieur corps et acrobatie : Aedín Walsh
Création du parcours introductif au spectacle : Mélissa Azé
Durée : 15 min
Tout public dès 6 ans
Tournée :
• Le 18 août, Artkaravane, à Arc-lès-Gray (70)

Par-delà l’horizon, Cie La Migration
Site de la compagnie
Création 2026
Une proposition de Quynh Claude
Composition et interprétation musicale en live : Jean-Christophe Feldhandler
Construction scénographique : Michel Claude et Mécanique KP
Costumes : Clémentine Monsaingeon
Regards chorégraphiques : Clara Cornil et David Subal
Durée : 30 min
Tout public
Tournée :
• Les 8 août, festival Vertical’été, à Montdauphin (05)
• Le 29 août, Festival Théâtre dans les Galipes, à Aÿ (51)
• Les 19 et 20 septembre, Le Plongeoir PNC, au Mans (72)
• Le 26 septembre, en ouverture du Théâtre Edwige Feuillère, à Vesoul (70)
• Le 27 septembre, festival La Planche à Clous, à Fontaines (71)

Chiche ?!, Cie Décor Sonore
Site de la compagnie
Conception : Michel Risse
Avec : Léa Delmart, Sarah Mahé, Benoît Piel, Thomas Sirou
Durée : 40 min
Tout public dès 4 ans
Tournée ici :
• Le 15 octobre, Saison Art ‘R, à Paris (11e)

Tout naît pas fini, Cie Gravitation
Site de la compagnie
Avec : Max Bouvard et Fred Fruchard
Mise en scène : Jean-Charles Thomas
Musique : Fred Fruchard
Décor : Eric Bézy
Durée : 1 h 15
Tout public
Tournée : ici

Spectacles vus dans le cadre du festival Chalon dans la Rue, du 23 au 26 juillet 2026
Plus d’infos sur la programmation ici

À découvrir sur Les Trois Coups :
Reportage festival Parade(s) Nanterre 2026, par Stéphanie Ruffier
Reportage Les Incandescentes, par Stéphanie Ruffier

Photo de une : « C’est un beau jour », Cie Super Super © Michel Wiart

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