« Dehors, il se passe quelque chose de grave »
Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups
Les festivals d’arts de la rue ? Foule, fête, fun… mais pas seulement ! La 36e édition de Parade(s) a ouvert une nouvelle parenthèse enchantée dans les rues de Nanterre. Du pur divertissement, mais aussi des créations conçues comme autant d’actes de résistance.
Au-delà du chatoiement des chiffres (41 compagnies, 46 spectacles, 130 représentations, Raphaël Adam, le maire de Nanterre, a posé des mots forts en ouverture de Parade(s), le 5 juin : « La culture n’est pas un luxe, mais un droit, une arme, (qui ne réunit) pas un public mais tout un peuple. » Ainsi envisage-t-il la création dans l’espace public, la danse et l’accès à la beauté comme un « acte politique ». Un ferme « non à la bollorisation de la culture », un refus des listes noires, de la main mise sur l’édition et le cinéma en faveur de la montée du RN… Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas entendu discours si engagé et précis.



Discours du Maire de Nanterre ; « Fuego », Gratte Ciel ; « Octopus », Cheptel Aleïkoum
Face au monde rance de Bolloré, le festival revendique gratuité, inclusivité et ouverture internationale. Concrètement, ce sont trois jours de réjouissances : une inauguration burlesque qui raille délicieusement les délires de grandeur, via les foirades de (faux) services municipaux (Cie Gratte-Ciel) (lire la critique de Léna Martinelli), une fin du monde déjouée par une tonitruante fanfare participative (Cie du Coin et Conservatoire de Nanterre), un rituel de patatothérapie musicale (Cie Mon clown sur la commode), des grappes de cuivres tonitruants sur vélo (Cheptel Aleïkoum) et tant d’autres cocasseries. Mais ce sont aussi des spectacles qui abordent des sujets de société âpres et rugueux. Et qui concernent en premier chef ce qui nous frotte les uns aux autres dans les espaces partagés ou privés.
Grands ensemble(s)
La Cie Les Grandes Personnes, toujours soucieuse de justice sociale, nous emporte dans une fable chorale sur le mal logement. 88 rue de la République repose sur deux excellentes comédiennes évoluant dans un ingénieux échafaudage de boîtes et tiroirs. Ce théâtre d’objets immeubles traduit plastiquement l’instabilité des aménagements, la promiscuité des cages à lapin. Façon art brut et récup. Issu d’un patient travail d’enquête auprès de locataires, propriétaires mais également de bailleurs sociaux, sociologues, architectes et courageuses associations, ce délicat spectacle propose de « se mettre à la place des autres ». Car, oui, « c’est une souffrance, le logement ».


« 88 rue de la République », Cie Les Grandes Personnes
Au pied d’une véritable façade qui redouble l’effet d’enchâssement, se racontent le besoin de solitude de Cherifa, la mauvaise humeur de Jean-Philippe, le gueulard à chien méchant, le combat judiciaire de Tania contre les marchands de sommeil… sur la ligne musicale du HLM de Renaud. Même la parole des grands ensembles, autrefois fleurons de l’urbanisme, s’incarne. De grosses têtes en parallélépipèdes regrettent d’être désormais menacées de démolition. Chacun·e dans cette galerie de portraits a ses raisons, ses rêves… Et la vie insiste, même sous la menace d’un arrêté de péril. Empathique, humaniste, un travail documentaire poignant. Aussi sensible que nos quartiers.
Visible
Le Prénom, c’est le titre de son spectacle. Et Maryem, qui vit « racines déterrées », n’a pas envie qu’on l’écorche. Parole franche, en adresse directe, incisive quand elle s’adresse aux racistes, elle cherche son héritage. Campée devant nous, elle rend hommage à ses parents et à leurs histoires « silenciés, licenciés », dénoncer un Occident qui a « creusé des trous de mémoire, (l’a fait) doute(r) de ses réalités, a effacé des souvenirs, a monté des empires sur le dos » des immigré·es. Vêtue d’une veste réversible algério-ivoirienne, elle s’impose au centre d’un dispositif bifrontal. Genre catwalk où faire la monstration d’une identité en perpétuel mouvement. C’est quoi cette go ? Une meuf à la peau dorée, une « Boucle d’or de Côte d’Ivoire » qui va pas se faire white splainer. Elle qui a longtemps dansé – surtout du hip hop puis de la danse contemporaine, parfois dans la contrainte – parle ici librement.

« Le Prénom », Cie La Colombe Enragée
La proposition repose sur des danses qui refusent l’exotisme et imposent une énergie électrique. Maryem porte le deuil de ce qui ne pourra plus exister. Alors, elle dresse des autels d’objets de cultures métissées : sirop d’orgeat, photos, démêlant pour cheveux. Boucles qu’elle libère longuement, façon Rebecca Chaillon, pour nous indiquer que les longueurs dramaturgiques, elle s’en tape. C’est son heure, et elle ne va pas s’embarrasser de narratologie policée. Elle déverse tout en vrac, à nos pieds. N’en déplaise aux uns ou aux autres. Adieu au formatage des corps et des spectacles. Elle veut exister « en tant que personne non blanche dans l’espace public ». Une proposition mal-aimable, quelque chose comme le puissant « rester barbares » de Louisa Yousfi, version chorégraphiée. Elle donne aussi à entendre d’autres voix issues de l’immigration. À saisir dans sa brutalité révoltée, sa fierté décoloniale. Le nom de sa compagnie dit bien l’irénisme à conquérir : la Colombe enragée.
Des entre-sorts à l’écoute des vivant·es
À Parade(s) on a aussi pu danser sur les diableries collectives du FESCHT MET de Ussé Inné, compagnie qui a de nouveau laissé un souvenir impérissable au parc des Anciennes Mairies. Ou prendre des pauses. Des entre-sorts proposaient en effet des haltes pour tendre l’oreille aux murmures de notre société. On retrouvait par exemple Le Musée Itinérant de Germaine, reconstitution sur l’herbe de petits intérieurs de douze femmes âgées. On y écoute au casque leurs témoignages évoquant la traversée d’une vie. Univers surannés, familiers ou décalés. Tout un art de vieillir ! Précieux.
Plus loin, au stand du groupe Gongle implanté dans un quartier résidentiel, on récupère aussi un casque, mais de moto celui-là, customisé, pour plonger instantanément dans l’urgence de vivre. Cette installation sonore intitulée Avec ou sans casque évoque la vie en burn des passionnés de deux-roues. Les praticiens du wheeling (roue avant), du rodéo urbain et du frein arrière y déploient une philosophie de la liberté, du risque et de la responsabilité. On entend les exaltations de la vitesse, le jeu de chat et de souris avec les forces de l’ordre, sont autant d’échappées de l’ennui. Et au-delà, des manières de fuir les assignations sociales.


« Avec ou sans casque », Gongle
Ce qui est dit concerne fortement l’espace public. Le besoin de « lever » pour se l’approprier, surtout lorsqu’on est originaire d’un quartier défavorisé. Les filles aussi prennent le « contrôle sur l’incontrôlable ». Des voix se tuilent, celles des interrogés, de l’enquêtrice et d’une mise en poème de la solitude et de l’adrénaline. Elles parlent si bien des élans paradoxaux, d’une forme de thérapie sauvage. Très belle incursion documentaire entre violence et résilience. Différents contextes de diffusion (sur parking avec acrobaties, en conférence ou lecture poétique) sont envisagés : Gongle, des chercheureuses à suivre dans leur rapport exigeant au sport, aux territoires.
Où donner de la tête ?
Parmi de nombreuses autres propositions artistiques, dont certaines ont été développées dans un autre article, on salue la nouvelle création des Vagues Tranquilles, Qu’est-ce qui reste ?, fausse conférence sur la disparition. Une simple table, des prises de parole qui se hasardent, des corps en jeu burlesque. Entre hystérie et intranquillité, trois universitaires névrosés dérapent sur le thème des disparus volontaires (traité également par la cie La Hurlante) et diverses fameuses histoires d’évaporation. Finitude ou bifurcation ? Le discours est troué d’aposiopèses et d’apocopes. Fantaisiste, bouffon, voilà un rire spéculatif soutenu par un savoureux cabotinage, parfois répétitif. On y retrouve l’excellente Pascale Oudot qui joue également dans 88 rue de la République, tandis que passe plus loin l’Impérial Trans Kaïros de Titanos, petit train pétulant de l’opportunité.


« Le Petit Train Kaïros », Titanos ; « Mon Drôle », Cie Quand les moules auront des dents
À la tombée de la nuit, La Cie Quand les moules auront des dents met sur le macadam un intérieur rustre dont la déco laisse supposer un récent équarrissage. Une femme est seule en cuisine, attend son « drôle », son gamin. Dans la tradition des clowns méchants, elle nous malmène, entre deux picoles. Il est question de couple, de trivialité sexuelle fatalement, que des spectateurs dociles miment derrière un rideau. En émerge un rêve d’enfant, ou de cauchemar. Une solitude. Une sorte de Désert des Tartares de la relation. À moins qu’un infanticide n’ait eu lieu. Le jeu est malin, sombre derrière l’humour, piégé parce qu’à la fois rude et tendre. On aime cette légère gravité. Du bien bel ouvrage.
Stéphanie Ruffier
88 rue de la République, Cie Les Grandes Personnes
Site de la compagnie
Mise en scène : Pauline de Coulhac
Auteur : Jean-Baptiste Evette
Avec : Pascale Oudot, Sévane Sybesma
Durée : 1 heure
Tout public
Tournée :
• Le 20 juin, au Festival Les Nocturbaines, à Paris (75020)
• Le 27 juin, au Festival Les Traverses, à Paris (75020)
Le Prénom, La Colombe enragée
Site de la compagnie
Chorégraphie, mise en scène, textes et danse : Maryem Dogui
Composition sonore : Arôme subtil (Blaise Desjonquères et Léa Jamilloux)
Costumes : Récolte studio (Paul Laburre et Morgane Rozès)
Durée : 1 heure
Dès 10 ans
Tournée :
• Les 14 et 15 septembre, dans le cadre du Festival Arto, à Ramonville (31)
• Le 21 septembre, dans le cadre du festival Trois p’tits points, à St-Girons (09)
• Les 12 octobre, dans le cadre de Kermesse Première, à Puygaillard-de-Quercy (82)
• Le 13 octobre, dans le cadre de la Semaine décoloniale, à Ivry-sur-Scène (94)
Avec ou sans casque, GONGLE
Site de la compagnie
Dates et actualités sur ce projet à suivre ici
De et avec Nil Dinç
Durée : en continu
Tout public
Qu’est-ce qui reste ?, Cie Les Vagues tranquilles
Page FB de la compagnie
Écriture et mise en scène : Pascale Oudot, Fatima Ndoye, Ariane Boumendil
Avec : Pascale Oudot, Jocelyn Lagarrigue, Ariane Boumendil
Regard extérieur : Elsa Bosc
Durée : 1 heure
Tout public
Tournée en cours
Mon Drôle, Cie Quand les moules auront des dents
Site de la compagnie
De et avec Adèle Michel
Aide à l’écriture et à la dramaturgie : Julie Cayeux
Regards extérieurs : Camille Rouzier, Camille Moukli Perez
Durée : 50 min
Dès 8 ans
Tournée :
• Le 17 juillet, dans le cadre du festival Bouche à Oreille, à Orgelet (39)
Spectacles vus dans le cadre du festival Parades, du 5 au 7 juin 2026, organisé par la ville de Nanterre
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Coups de cœur, Parade(s) Nanterre 2026, par Stéphanie Ruffier
Photos : © Stéphanie Ruffier, sauf celle une : « Fuego », Gratte Ciel © Alain Julien


