« Jimmy », Cie Troisième Génération, critique, la Manufacture, Festival Off Avignon 2026

Jimmy-Cie-Troisième-Génération © Pierre-Ouzeau

Jimmy aux mille visages

Florence Douroux
Les Trois Coups

Autour du thème de l’imposture, « Jimmy » est un spectacle rare et captivant. Dans l’imbrication du mensonge et de la vérité, une voix clame son besoin de se sentir exister et aimé. Une voix… ou deux ? Après « Un Jour, tout s’illuminera », la Cie Troisième Génération signe, à nouveau un spectacle de toute beauté, confirmant son avancée dans une recherche esthétique et dramaturgique très personnelle, mêlant théâtre, mime, et musique live.

En 1994, disparaît, au Texas, Nicholas Barclay, 13 ans, blond, yeux bleus. Trois ans plus tard, en Espagne, des policiers recueillent un jeune homme brun aux yeux foncés de 23 ans, qui parle anglais avec un accent français. Contre toute vraisemblance, lorsqu’il déclare être l’enfant disparu, tout le monde le croit. Jimmy est basé sur une histoire vraie, objet d’un documentaire de Bart Lyton, The Imposter (2012), retraçant le parcours d’un homme ayant pris des centaines d’identités. Lorsqu’il usurpe celle d’un enfant américain évanoui dans la nature, l’histoire soulève un drame enfoui.

Avec la figure de l’imposteur au cœur de sa création, Jimmy s’avance aux frontières de plusieurs réalités. Celle qui est ou paraît, celle que l’on s’invente ou rejette. Autant de strates imbriquées, qui finissent, en se conjuguant, par se confondre, jetant un lot d’incertitudes, sur ce qui est vraiment. Pourquoi cette famille s’acharne-t-elle à croire l’incroyable ? Qui est Jimmy ? Où est-il ? Pourquoi usurper son identité quand rien ne peut accréditer cette tentative ?

Un tel sujet permet une formidable exploration des faces cachées d’une humanité qui masque mal ses béances : ici, une famille à la dérive, engouffrée dans une mauvaise spirale, violence et drogue, et où l’on s’aime mal : « Je n’ai pas d’enfants, je n’ai que des problèmes », dira la mère. En face, un jeune homme en manque d’enfance.

Destins liés

Avec une trame narrative elliptique, les éléments la compagnie, sous la houlette de Sergi Emiliano i Griell, cultive le mystère et l’art de l’intrigue avec une rare habileté. Rien de linéaire dans cette succession de scènes tissées par à-coups, morceaux épars d’un puzzle qui se constitue sous nos yeux, dévoilant progressivement l’image plurielle et insaisissable d’une vérité parcellaire. En évitant de montrer tous les maillons de l’histoire, cette narration qui prend forme d’un ingénieux montage, laisse leur place aux creux, points d’interrogation, à tout ce qui échappe mais a lieu – a eu lieu – dans l’ombre et le silence.

© Marie Charbonnier

Le vrai Jimmy et sa jeune vie tourmentée réapparaissent dans les flashbacks, mais pas seulement. Passé et présent s’entremêlent, emboités, car en prenant son identité, sa place et sa famille, l’usurpateur convoque l’absent. Au fur et à mesure, la présence de l’enfant et celle du jeune homme se superposent alors, l’un et l’autre en recherche d’identité et de reconnaissance, dans un destin qui semble étrangement lié. L’imposteur parle au disparu comme à un autre lui-même, absent ou disparu lui aussi, privé d’existence propre. En dénonçant une famille qu’il soupçonne de meurtre, il se torpille lui-même pour faire rendre justice à l’enfant.

Réécrire le présent

Sur un plateau enveloppé d’obscurité, un carré s’éclaire sur le bureau du FBI : « Il faudra que tu me racontes ton enlèvement, Jimmy, et tout ce qui s’est passé ». L’articulation est lente, posée, coiffée par une trame sonore en note aigue continue qui se propage. À voix basse, presque en chuchotant, le jeune homme caché derrière des lunettes évoque-invente enlèvement et tortures. L’enquêtrice le croit, le croira, jusqu’à ce que… Le corps a dit une chose, les mots une autre – c’est infime mais c’est là – et nous plongeons dans un mystère opaque. Ce premier face à face est déjà la démonstration nette du savoir-faire et de la recherche artistique de la compagnie, imposant d’emblée sa marque de fabrique, dans un langage corporel novateur et percutant, sous une tension dramatique qui ne flanchera jamais. Au contraire.

© Pierre Ouzeau

En montrant l’alliage du geste et du mot, Jimmy propose une réécriture magnifique du moment présent. Une dilatation. On voit plus, on voit mieux. Les gestes se suspendent, ou se glissent dans les interstices de la parole, comme des fulgurances qui nous disent autrement ce que les mots ont tu. S’assoir, marcher, s’éloigner ou passer, se prendre dans les bras, les actions ralenties ou stoppées chargent le discours d’un autre sens, ou décuplent son effet. Actions et réactions en quasi-instantané, la synchronisation parfaite des deux langages permet de saisir l’imperceptible à l’œil nu, comme grossi dans un effet loupe. Une réalité augmentée façon Troisième Génération. On est hors temps, dans un espace de compréhension plus profond, visible et invisible entrelacés.

Hypnotique

Le spectacle se charge d’intensité au fil d’un mystère qui ne cesse de se densifier. Atmosphère sourde, hypnotique, Jimmy se déploie dans l’étrangeté, nimbé d’un contraste permanent ombre / lumière. Une obscurité large, propagée, semble manger la place d’une clarté souvent plus étroite, comme des forces qui s’affrontent dans cette recherche de vérité à la peine. Ces contrastes crus et radicaux contribuent à l’impression d’apparitions / disparitions qui ne cessent d’habiter le plateau et compartiment les intrigues. Raies de lumières, halos, douches, prennent les comédiens et comédiennes dans leur faisceau bleu ou range sang, mystère et tragédie, avant de les rendre au noir, comme si tout n’avait été qu’illusions.

Jules-Angelo Bigarnet, Matthieu Carani, Agnès Delachair, Paul Jeanson, Clémentine Marchand et Faustine Tournan sont les interprètes merveilleux de ce thriller inquiétant, quasi existentiel, à qui ils donnent chair, force, et tension : « Dans cette histoire, je m’appelle Jimmy (…) et pour me la rappeler, il suffit que je me représente un homme aux mille visages, et tout se déploie ». Inoubliable.

Florence Douroux


Site de la compagnie
Mise en scène : Sergi Emiliano y Griell
Avec : Jules-Angelo Bigarnet, Matthieu Carrani, Agnès Delachair, Paul Jeanson, Clémentine Marchand, Faustine Tournan

La Manufacture (Chateau de St.Chamand) • 3, avenue François Mauriac • 84000 Avignon
Du 4 au 21 juillet 2026 (sauf les 9 et 16) • 20 heures • 1 h 55 (trajet navette inclus) • Dès 12 ans
Réservations : en ligne ou 04 90 85 12 71
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici

Photo de une : © Pierre Ouzeau 

À propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Du coup, vous aimerez aussi...

Pour en découvrir plus
Catégories
MAIN-LOGO

Je m'abonne à la newsletter