« Le Circuit ordinaire », Jean-Claude Carrière, Théâtre de Demain, critique, Théâtre du Girasole, Festival Off Avignon 2026

Dénoncés

Florence Douroux
Les Trois Coups

Critique ouverte du totalitarisme et révélation d’une noirceur dans l’âme humaine, « Le Circuit ordinaire », de Jean-Claude Carrière, décortique les arcanes de la délation jusqu’à l’absurde. On retrouve avec plaisir le travail du metteur en scène Alexandre Tchobanoff, qui en propose une vision percutante et efficace. À la barre, Yann Colette et Stéphane Bierry se livrent à une redoutable confrontation autour de la dénonciation, sous le regard mystérieux d’une femme témoin qui ne dit mot, Prisca Lona.

Un commissaire de police a convoqué un indic. Il détient à son sujet ce qu’il pense être un dossier choc du circuit de délation appelé – quelle ironie – « circuit ordinaire » : une multitude de lettres anonymes dénonçant, à tout va, sur tout et n’importe quoi, le dénonciateur lui-même. Mais l’interrogatoire tourne au bras de fer. Quand le Rapporteur assure être l’auteur des lettres l’accusant, le Commissaire, incrédule, se trouble, et perd pied petit à petit, pris dans un mécanisme qui se retourne contre lui.

Ici, chacun avance ses pions avec la stratégie de la menace et de la peur. Ils sont chat et souris, l’un et l’autre, l’un puis l’autre, car l’inquiétude change de camps, ronge le premier, semble épargner le second. Mais quelle partie jouent-ils ? Le savent-ils seulement ? Ici, quelqu’un, en tout cas, semble plus au fait, et Alexandre Tchobanoff nous la désigne : la serveuse de bar. Derrière elle, un système, un danger.

Sous haute surveillance

En effet, le metteur en scène introduit une femme énigmatique qui n’existe pas dans le texte de Carrière. C’est elle que l’on voit en premier, perruque blond platine, redressant lentement tables et guéridons, installant fauteuil et chaises, disposant même un bouquet avec caméra intégrée. Puis elle rejoint son poste derrière le comptoir, sur lequel trône un téléphone. À l’autre bout du fil, il y aura des informations. On l’a compris, elle fait le guet. Elle écoute et note tout, scrupuleusement.

Au-dessus d’elle, un grand miroir rectangulaire réfléchira les protagonistes lorsqu’ils s’approcheront du comptoir. En les voyant de dos, on les verra de face. Cette mise en place signale efficacement que l’interrogatoire se fait – se fera – sous haute surveillance. Avec un juke-box actionné à point nommé, façon « Soleil de nuit », le metteur en scène a planté son décor et son contexte autour d’un sujet qui lui tient à cœur : « La manipulation et la délation ordinaires sont un grand chapitre de notre Humanité », dit-il.

Yann Collette campe le Rapporteur. Cynique à souhait, mielleux et fielleux, il manipule de bout en bout, se jouant du commissaire en poussant haut le curseur de l’ironie. L’accusateur accusé ne s’en laisse pas conter et Yann Collette montre (très) rapidement qu’il a en main la carte maîtresse. Qu’il simule une crise cardiaque devant le Commissaire doutant de sa bonne foi, ou adopte une position christique bras en croix, « qu’ai-je fait pour mériter ça », devant une menace d’enfermement, le comédien, tout en sarcasme, sort le grand jeu du faussement dominé, vraiment dominant.

Face à lui, Stéphane Bierry, impeccable, révèle un Commissaire qui ne fait pas le poids face à l’accusateur-accusé. Il s’embourbe dans les sinuosités du Rapporteur, tonne, tombe la veste, en bafouille. Un serpent l’entortille et l’entraîne dans des sables mouvants. Ainsi marche-t-il droit vers sa capitulation, au fur et à mesure que le doute est instillé en lui, et que son adversaire gagne du terrain en retournant contre lui la menace d’une dénonciation. « Je dirais que nous sommes enclins aux mêmes glissades », déclare celui-ci froidement, alors que le Commissaire tente de résister à grand renfort de rasades. Les deux comédiens proposent un passionnant duel à couteaux tirés, magnifiquement dirigés par Alexandre Tchobanoff, dont on reconnaît la grande précision et le goût du texte.

Au millimètre

On reconnait aussi ces déplacements millimétrés, ces gestes économes toujours si signifiants : une main sur l’épaule, ou qui en plaque une autre ; une main qui accroche la manche de l’adversaire, ou dont la poigne menaçante serre comme un étau. Même efficacité dans ce simple découpage du plateau, avec l’indication géographique des lieux, celui de l’interrogatoire, du danger, de la surveillance. Lorsque le Rapporteur se vante d’une liberté, Prisca Lona traverse la scène, mine de rien, dans une certaine proximité du risque. Le metteur en scène nous fait ainsi efficacement visualiser le propos, en mettant au service du texte des indicateurs clairs qui font sens.

Au-delà de tout contexte politique identifié, de tout système nauséabond faisant basculer l’homme dans l’inanité, le spectacle révèle parfaitement les profondeurs du texte : faut-il chercher ailleurs qu’en lui-même les raisons pour lesquelles l’homme dénonce ? La réponse est assassine : « Avec un simple stylo, vous décidez du sort d’un tel ou un tel (…). Son sort est entre vos mains sans qu’il le sache (…). C’est un délice (…) Le monde s’ouvre comme une fleur secrète. J’ai adoré dénoncer. Encore et encore. Ce quelque chose qui tremble dans la poitrine à ce moment-là. Adoré ».

C’est le seul aveu sincère du Rapporteur, qui, tout à son extase, s’abandonne alors à une petite valse pleine de légèreté et d’allant. Édifiant.

Florence Douroux


Le texte est édité chez Actes Sud-Papiers
Site de la compagnie
Mise en scène : Alexandre Tchobanoff
Avec : Stéphane Bierry, Yann Colette, Prisca Lona

Théâtre du Girasole • 24 bis, rue Guillaume Puy • 84000 Avignon
Du 3 au 25 juillet 2026 (sauf les 8, 15 et 22) • 13 h 35 • 1 h 15 • Dès 12 ans
Réservations : en ligne ou 04 90 82 74 42
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici

Photos : © Michel Eid

À propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Du coup, vous aimerez aussi...

Pour en découvrir plus
Catégories
MAIN-LOGO

Je m'abonne à la newsletter