« le Corps furieux », de Jean‑Michel Rabeux, M.C.93 à Bobigny

le Corps furieux © Denis Arlot

Rage, furie, frénésie ?

Par Louise Pasteau
Les Trois Coups

À la M.C.93, dans la salle Christian-Bourgeois, un ruban de signalisation en plastique rouge et blanc délimite la scène comme une zone de travaux. Jean‑Michel Rabeux s’attaque à un corps qu’il qualifie de furieux, c’est peut-être la raison pour laquelle il protège l’endroit…

La première minute est sublime, puissante, rude mais primordiale : huit corps nus assis, affalés sur des chaises au lointain. Un Caddie roule tout seul. Les huit corps bougent, se rhabillent. Le Caddie roule. On s’attend à tout, on entrevoit des sans-abri. La fantaisie s’échappe d’une « chanson pour les gens » qui sort d’une bouche qu’on a déformée et élargie, mais qui sort quand même. L’image est forte, puissante, ça évoque l’Afrique et les femmes à plateau. Ça évoque l’Afrique.

Et puis tout s’enchaîne, on s’essaye à un nombre incroyable d’explorations en tout genre, via un corps qui prend toutes les allures, qui parle toutes les langues. Un baragouinage insensé à la lisière du plateau, un corps à corps effarant, quelques pointes à peine dansées, un baiser et des contorsions incongrues sont quelques-unes de ces belles trouvailles… On chante, on déclame, et l’on rit à merveille. Les acteurs sont bons, énergiques et apparemment heureux d’être ensemble ; toutes les propositions sont justes ; la lumière se tient. Le corps s’amuse ; le public aussi. Le temps passe vite, on ne s’ennuie pas, on guette même ce qui arrive, on attend ce qui suit à mesure des entrées et sorties…

Mais ce n’est pas assez dangereux. Peu de questions sont posées. Le décalage extraordinaire entre esthétique et propos que Rabeux manie si bien d’habitude n’est pas bien balancé. Une cacophonie de sons, de langues et de mouvements, certes, mais peu de questions. Du coup, on est à l’affût de tout, et quand le cannibalisme se suggère, on l’attend. Une seconde, on suppose l’homme capable d’en manger un autre, une seconde ; on suppose la cordillère, les Andes, la faim et la survie. On attend. Une seconde. Il n’y a pas de dénouement. Tout commence et rien ne s’achève. Les propositions sont amorcées mais rarement traversées. On reste en surface, l’herbe coupée sous le pied, comme si finalement on n’avait pas voulu raconter.

On a failli fermer la gueule à la liberté d’expression, d’ailleurs : il aurait suffi d’une fausse gifle en plus à l’actrice qui s’était mise à chanter et l’on touchait à la démocratie via Aznavour. Pareil pour la condition des femmes : si on avait fermé le clapet d’une troisième ou d’une quatrième interprète sur le plateau, le systématisme aurait pu faire peur. C’est bien le problème. Ça risque d’être violent à tout moment, ça a des chances à chaque instant d’être beau, d’atteindre l’essence de ce qui fait l’horrible et le merveilleux. Ça a des chances…

On aurait aimé être emmené plus loin, que ça se dévergonde, être un peu bousculé et prendre le large via ce collage d’idées. On aurait aimé être emmené au bout du monde, pour que le rêve prenne, pour que les mains tremblent, pour que le secret murmuré donne des frissons et que l’homme à la barbe continue de danser. On aurait aimé.

Si l’espace de jeu s’envisage comme une zone de travail, peut-être que ce Corps furieux est encore en gestation. Avec un nom pareil, on devrait s’attendre à ce qu’il se déchaîne… 

Louise Pasteau


le Corps furieux, de Jean‑Michel Rabeux

Avec : Eléna Antsiferova, Corinne Cicolari, Georges Edmont, Juliette Flipo, Kate France, Marc Mérigot, Laurent Nennig, Franco Senica

Scénographie, costumes : Jean‑Michel Rabeux

Lumières : Jean‑Claude Fonkenel

Assistante à la mise en scène : Sophie Lagier

Régie générale : Denis Arlot

Assistanat lumière : Pierre Godard

Photos : © Denis Arlot

Production déléguée La Compagnie

Coproduction : M.C.93 Bobigny, le Bateau-Feu, scène nationale de Dunkerque, la Rose des vents, scène nationale Lille-Métropole à Villeneuve‑d’Ascq, le Maillon Théâtre, théâtre de Strasbourg, scène européenne

M.C.93 • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

Du 5 au 27 janvier 2009, du lundi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche mercredi et jeudi

Durée : 1 h 50

20 € | 14 € | 8 €