« le Revizor », d’après Nikolaï Gogol, le Lucernaire, à Paris

le Revizor © Y. Bret

Une comédie au rythme effréné

Par Anne Cassou-Noguès
Les Trois Coups

« Le Revizor », comédie grinçante et satirique, écrite par Gogol en 1836, apparaît d’une étonnante modernité dans l’adaptation qu’en fait Ronan Rivière, à la fois cometteur en scène et interprète.

Dans une province russe fort éloignée de Saint-Pétersbourg, le Gouverneur et ses sbires se consolent de leur isolement en pillant les caisses de l’État et en accablant le peuple. Les jugements sont iniques, les pots-de-vin nombreux, la corruption omniprésente. Le désordre de la scène, encombrée de chaises instables et de tables bancales, à peine éclairée, est à l’image de la gestion dramatique des affaires. On comprend donc la panique qui saisit ces notables lorsqu’ils apprennent qu’un inspecteur général, tout droit venu de la lointaine capitale, est en route. Branle-bas de combat, ils entreprennent de dissimuler leurs méfaits, quand, nouveau rebondissement, ils découvrent qu’un élégant jeune homme, réside à l’auberge. Il s’agirait du fameux Revizor. Ils décident alors de séduire ce dernier par tous les moyens…

Étonnamment, cette pièce qui a pourtant près de deux siècles, et qui est présentée ici dans une traduction de Prosper Mérimée, apparaît comme un miroir sans complaisance de la vie politique actuelle. Au-delà des décalages géographique et historique – on n’offre plus au maire de manteau en fourrure pour sa fille –, le mépris des dirigeants pour le peuple, leur cupidité, et surtout leurs petits arrangements avec leur conscience, nous sont moins étrangers qu’on ne le voudrait. Mais grâce à Ronan Rivière, on a l’occasion d’en rire

Le rire du public

Les personnages qui peuplent la petite scène du Lucernaire sont apparemment caricaturaux : Bobtchinski (Michaël Cohen) et Dobtchinski (Jérôme Rodriguez) forment ainsi un duo savoureux, l’un étant aussi fort et barbu que l’autre est fluet et féminin. Ils se déplacent comme des automates et évoquent des figures de film muet : ils suscitent immanquablement le rire du public. Cependant, le Gouverneur (Jean‑Benoît Terral) donne de l’humanité à son personnage en nous faisant sentir l’angoisse qui pointe sous sa carapace de paranoïa et d’ambition. Quant à Khlestakov (Ronan Rivière), il subit plusieurs métamorphoses, tantôt enfant gâté, tantôt malfrat de bas étage, tantôt séduisant aristocrate. Ce sont ces différents visages qui rendent possible le quiproquo qui est au cœur de la comédie.

En outre, les duperies et les mensonges s’enchaînent selon une mécanique bien huilée en raison du rythme de l’œuvre. Ronan Rivière réduit en effet la pièce et la concentre sur six personnages seulement. Les acteurs sont survoltés : ils parlent vite, se déplacent sans cesse, escaladant une table ou une chaise, au son d’un piano qui ponctue allègrement les étapes des déboires du Gouverneur. On peut à cet égard souligner la performance de Christelle Saez, qui incarne une écervelée dont l’exaltation entraîne la chute de son père.

On rit beaucoup lors de la représentation de ce Revizor, aussi court que dynamique. Cela n’empêche pas de s’interroger sur la corruption qui mine la vie politique, sur les impostures de nos dirigeants et leurs faiblesses. 

Anne Cassou-Noguès


le Revizor, d’après Nikolaï Gogol

Traduction : Prosper Mérimée

Mise en scène : Ronan Rivière et Aymeline Alix

Avec : Michaël Cohen (Bobtchinski), Ronan Rivière (Khlestakov), Jérôme Rodriguez (Dobtchinski), Christelle Saez (Maria), Jean‑Benoît Terral (le Gouverneur), Louis Thelier ou Philippe Suberbie (Osip), Olivier Mazal ou Alexandre Zekri au piano.

Musique : Léon Bailly

Scénographie : Antoine Milian

Costumes : Elsa Fabrega

Lumières : Xavier Duthu

Photo : © Y. Bret

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Du 26 août au 11 octobre 2015, du mardi au samedi à 20 heures et dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 25

26 € | 21 € | 16 € | 11 €