« le Triomphe de l’amour », de Marivaux, Théâtre Gérard‑Philipe à Saint‑Denis

Raison sans sentiments

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Comment faire de Marivaux un auteur à thèse ? Réponse donnée par Galin Stoev dans « le Triomphe de l’amour ». On ne fait sans doute pas toujours du bon théâtre avec de bonnes idées, car ici l’artificialité et la distanciation prévalent sur l’émotion.

Après avoir monté, dans une mise en scène impressionnante et controversée, le Jeu de l’amour et du hasard, Galin Stoev poursuit son audacieuse exploration du théâtre de Marivaux. D’audace, le metteur en scène en fait preuve ici en choisissant une œuvre épineuse. En effet, dans le Triomphe de l’amour, Léonide se travestit pour gagner le cœur d’Agis, prévenu contre elle par son histoire familiale. Elle s’introduit alors dans le logis reculé du philosophe Hermocrate et de sa sœur Léontine qui veillent jalousement sur le jeune homme. Puis, aidée des valets qu’elle a soudoyés, elle séduit tour à tour chacun de ses hôtes (un peu comme l’étrange visiteur du film de Pasolini Théorème). Intrigue abracadabrante, héroïne manipulatrice, on comprend que la pièce ait été accueillie très fraîchement dès sa création en 1732.

Or, ces difficultés, Galin Stoev les assume, voire les exhibe. Il accentue de fait le caractère manipulateur de Léonide et de sa servante Corine. Elles ne sont pas prisonnières de la fable théâtrale, à l’inverse de leurs dupes. Léonide multiplie ainsi les apartés et adresses au public tandis que Corine s’extrait du plateau en se nichant dans les alcôves de la grande bibliothèque qui l’enserre. Par ailleurs, à diverses reprises et dès l’exposition, elles prennent le micro pour débiter l’information avec un détachement total et en regardant le public : pas de quatrième mur pour ces personnages. Metteuse en scène, Léonide perd son statut de personnage pour endosser celui d’actrice.

« Arrêtez, je vous en prie ! »

Malheureusement, cette actrice en fait trop. Nicolas Maury compose un personnage poseur qui passe son temps à tendre le postérieur pour exprimer la tentation amoureuse, à se toucher les cheveux, à faire joujou avec ses vêtements. Face à un tel cabotinage, on a souvent envie de s’exclamer, comme Léontine : « Suis‑je obligée, moi, de soutenir cette foule d’expressions passionnées, qui vous échappent ? » et perdent leur sens ? Et même si on a l’oreille pour saisir les envolées aiguës de Nicolas Maury, comment ne pas être exaspéré par son manque d’empathie pour Léonide ? Il incarne une femme qui joue un homme, mais faut‑il qu’il joue cette femme, lui, de manière si caricaturale ?

Voilà encore une belle idée gauchie ! Le Triomphe de l’amour, comme le fait remarquer justement Galin Stoev, problématise la question de l’identité sexuelle : celle‑ci est-elle si figée qu’à jouer un homme on n’acquière la façon d’être de ce sexe ? En fait, il y a ici quelque chose de la Nuit des rois, alors pourquoi ne pas proposer en effet une distribution exclusivement masculine ? Mais encore faudrait‑il tenir la gageure d’interprétation. C’était le cas l’an dernier pour Edward Hall et ses comédiens, magnifiques aux Amandiers, pour Bruno Cadillon dirigé par Serge Lipszyc à l’Épée de bois… Ce n’est malheureusement pas le cas ici, même si Yann Lheureux n’a pas les outrances de Nicolas Maury et si Airy Moutier parvient parfois à nous toucher. Ce sont les seconds rôles qui portent la pièce sans nul doute.

Le triomphe de la cérébralité

En fait, le paradoxe est ici que, voulant montrer la défaite de la raison face aux sentiments, au désir, Galin Stoev présente une mise en scène toute cérébrale où le sentiment disparaît. Qu’en plein siècle des Lumières Marivaux préfigure le romantisme, pourquoi pas, mais même les plus grands manipulateurs du théâtre romantique, Lorenzaccio et Octave, ne sont pas que de beaux indifférents. Par ailleurs, pour évoquer la défaite de la raison était‑il nécessaire d’employer des moyens si ostensibles ? Après avoir vu tomber quelques livres de la bibliothèque du philosophe Hermocrate, on attend sans surprise que celle‑ci se vide, quitte à ce que les comédiens les sortent en piles de manière totalement artificielle.

L’an passé, Christophe Rauck, avait su mettre la scénographie au service d’un propos dans sa mise en scène des Serments indiscrets. Mais ici, le procédé verse dans le système. Le système Stoev… Mais peut‑on plier une pièce à ses idées ? 

Laura Plas


le Triomphe de l’amour, de Marivaux

Mise en scène : Galin Stoev

Avec : Julien Alembik, Laurent Caron, François Clavier, Yann Lheureux, Nicolas Maury, Pierre Moure, Airy Routier

Scénographie : Galin Stoev et Delphine Brouard

Musique : Sacha Carlson

Costumes : Bjanka Adzic Ursulov

Lumières : Elsa Revol

Photos : © Anne Nordmann

Théâtre Gérard‑Philipe • 59, boulevard Jules‑Guesde • 93200 Saint‑Denis

Site du théâtre : www.theatregerardphilipe.com

Réservations : 01 48 13 70 00

Du 30 septembre au 20 octobre 2013, lundi, mercredi, jeudi, vendredi à 20 heures, samedi à 18 heures, dimanche à 16 heures, relâche les mardis

Durée : 2 h 15

22 € | 16 € | 13 € | 11 € | 8 €