« les Reines », de Normand Chaurette, d’après « Richard III » de Shakespeare, Théâtre Douze à Paris

les Reines © D.R.

Aude Ollier totalement possédée par son rôle

Par Vincent Morch
Les Trois Coups

« Faites bien avec rien, faites mieux avec peu. » C’est avec cette devise sympathique que la jeune compagnie Pourquoi pas ? s’est emparée de l’œuvre du dramaturge québécois Normand Chaurette « les Reines » (1991), dans un bel esprit de simplicité et de générosité. Malgré ce que j’ai ressenti comme des faiblesses de mise en scène, ce spectacle constitue une excellente occasion de découvrir des talents particulièrement prometteurs.

Nous sommes le 20 janvier 1483. Londres subit une exceptionnelle tempête hivernale. Le roi Édouard IV est en train de mourir. Pour s’emparer de la monarchie, son frère Richard est prêt à tout. À tuer ses deux neveux, héritiers légitimes. À tuer son autre frère, George, à qui reviendrait tout d’abord la couronne. Mais ce n’est pas à suivre les intrigues et les crimes de ce monstre, si bien décrit par Shakespeare dans son Richard III, que nous invite la pièce de Normand Chaurette. Dans ces heures dramatiques où le sort du royaume bascule, et où leurs destins personnels se scellent, que peuvent se dire les mères, les épouses et les sœurs de ces hommes qui se disputent le pouvoir ? Quelles sont leurs angoisses, leurs espérances, leurs ambitions ?

Les Reines est une œuvre sombre, dans la lignée de la grande tragédie dont elle s’inspire. Entre, par exemple, la guerre ouverte qui déchire Élizabeth et l’ambitieuse Isabelle – l’épouse de George et la théorique future reine – ou le manque complet d’affection maternelle de la duchesse d’York, mère des frères rivaux, envers leur sœur Anne Dexter, la matière ne manque pas à l’exploration des noirceurs de l’âme humaine. Pas de manichéisme ici : la perversion du pouvoir touche les femmes aussi bien que les hommes, et la violence des relations, pour ne pas être physique, est tout aussi destructrice. Le texte excelle d’ailleurs dans le registre de la perfidie ou de la réplique qui tue.

Je regrette un peu que cette violence, à l’exception du début de la pièce, ne soit pas exploitée davantage pour dynamiser une mise en scène globalement sans surprise. Celle-ci, volontairement dépouillée, est centrée autour de trois objets que se disputent les six femmes : une robe, une couronne et un landau, symbole des deux enfants d’Élizabeth et d’Édouard. En réalité, parce qu’il circule vraiment des mains d’une actrice à celles d’une autre, ce dernier apparaît comme le seul véritable enjeu scénique de l’intrigue. La robe et la couronne échoient assez vite à Élizabeth, qui ne les abandonne qu’à la toute fin de la pièce. J’avais imaginé un jeu plus complexe avec ces accessoires, d’autant que toutes les actrices étant habillées de la même façon, toutes auraient pu revêtir la robe par-dessus leur costume. Mais peut-être que seule comptait, ici, la représentation de l’égalité de condition entre toutes ces femmes, malgré leurs rivalités et leurs haines.

Report sur le jeu des actrices

Je n’ai pas non plus été très convaincu par l’idée de représenter, à l’aide de modulations dans l’intensité lumineuse de trois lampes-baladeuses, les aléas de fortune des trois frères rivaux (ceux-ci n’apparaissent jamais sur la scène). Assez vite, je n’y ai simplement plus prêté attention. Il faut dire que cette mise en scène très sobre a entraîné de manière spontanée un report de l’essentiel de mon attention sur le jeu des actrices. C’est sur lui que m’a semblé reposer la réussite de cette pièce. Et je l’ai trouvé globalement très bon, pour chacune d’entre elles, même si le caractère un peu bavard de certains passages et le manque d’une tension soutenue dans la mise en scène m’ont paru « plomber », par moments, leur indiscutable énergie.

Il est toujours délicat de se livrer à l’exercice de jauger les performances individuelles des membres d’une compagnie, surtout quand, comme c’est le cas ici, tous font preuve d’un investissement à la hauteur d’un indiscutable talent. Mais j’ai été particulièrement amusé et touché par la prestation d’une Sophie Cartier Dodds en reine Élizabeth dépassée par les évènements et flirtant avec la folie, et impressionné par celle d’Ève Herszfeld en duchesse d’York accablée par les ans, mère pervertie par le pouvoir et pourtant si vulnérable, si humaine dans sa décrépitude et son obscure ambition. Aude Ollier, quant à elle, m’a bouleversé dans son rôle d’Anne Warwick.

Mettant à profit son physique de femme-enfant, celle-ci a réussi à faire exprimer à son personnage la naïveté, la fausse ingénuité et la froide cruauté avec une cohérence sidérante. Sans cris, sans grands effets, avec une voix posée, une gestuelle inchangée : de légères variations dans les intonations et dans les expressions du visage suffisaient. C’était la même personnalité qui s’exprimait, la même âme qui s’exposait sous nos yeux. Aude Ollier m’a semblé si totalement possédée par son rôle que même l’adjectif « brillant » me paraîtrait trop faible. Il s’est passé là, pour moi, quelque chose de l’ordre de la grâce. 

Vincent Morch


les Reines, de Normand Chaurette, d’après Richard III de William Shakespeare

Mise en scène : Aude Ollier

Avec : Sophie Cartier Dodds (Élizabeth), Soizic Fonjallaz (Isabelle Warwick), Ève Herszfeld (duchesse d’York), Franka Hoareau (la reine Marguerite), Aude Ollier (Anne Warwick), Caroline Valentin (Anne Dexter)

Musique : Stanislas Couix

Costumes : Claude Mallet

Photo : © D.R.

Théâtre Douze • 6, avenue Maurice-Ravel • 75012 Paris

Réservations : 01 44 75 60 31

theatredouze@laligue.org

Du 15 septembre au 16 octobre 2011, les jeudi, vendredi et samedi à 20 h 30, les dimanches à 15 h 30, relâche les 22 septembre et 14 octobre 2011

Durée : 1 h 45

13 € | 11 €