« Lever de soleil », de Bartabas, Maison de la Légion‐d’Honneur à Saint‑Denis

Lever de soleil © Dessin J.-L. Sauvat

Bartabas, très à cheval

Par Solenn Denis
Les Trois Coups

« Dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne », Bartabas monte en selle pour ses exercices de dressage quotidiens. Ce matin, tu as le privilège d’être invitée à voir cela. Spectacle inhabituel, « Lever de soleil » est un moment de grâce suspendu entre la nuit et le jour.

Pas encore tout à fait cinq heures du matin. Le fond de l’air effraie, un corbeau croasse. Comme un grand chapiteau à ciel ouvert dans le sublime parc de la Légion‑d’Honneur de Saint‑Denis, les bancs en bois gorgé de rosée forment une arène. Lentement, tes yeux s’habituent à l’obscurité encore prégnante de la nuit pas tout à fait décidée à céder sa place. La consigne, donnée à l’entrée, d’être le plus silencieux possible donne à l’atmosphère une solennité qui accentue la fragilité de ce moment ténu, situé entre la nuit qui se couche et le soleil qui se lève, celui qu’il faut vouloir voler, car sinon il s’échappe. Et c’est dans ce recueillement qu’entre Bartabas dans son long manteau noir à capuche, et qu’il grimpe sur sa monture.

Du visage du dresseur, pas un seul muscle ne bouge, immobile, concentré, extrêmement. Il conduit son cheval en silence. Fermant les yeux souvent, il semble dire à son destrier : va, va, tu sais ce que tu as à faire et tu le fais si bien. Tout est dans ses doigts qui tiennent les rênes. Imperceptibles mouvements, comme s’il dirigeait sa bête par la force de la pensée, son regard fixe sur le cou de l’animal. Une hypnose. Pas de fouet qui crisse dans l’air, pas de susucre pour encourager la bête à continuer les efforts. Régulièrement, Bartabas se fend d’une caresse sur l’encolure. Pas une caresse banale, il ne flatte pas la brave bête en lui tapotant le cou ou le cul. Non. C’est de la gratitude, de la pure gratitude remplie d’humilité. Et il referme les yeux. Et il reprend les rênes qu’il avait abandonnées quelques instants.

Magistral

Même si tu n’y connais rien, tu sens que le dressage de Bartabas est magistral. Seulement, tu n’as pas les termes techniques pour détailler les mouvements, tu n’as que tes yeux. Alors, tu vois le cheval rester immobile de longues minutes, Bartabas sur son dos, guerrier des ombres. Image sublime et irréelle. Puis l’animal fait des petits pas de côté, il sautille comme un enfant, semble avancer sur la pointe des pattes, effectue des pas chassés, croise les jambes tout en avançant en diagonale, piétine sur place tel un un boxeur qui s’échauffe, tourne sur lui‑même comme une danseuse dans sa boîte à musique, trotte en penchant la tête sur le côté, recule recule recule, puis repart au galop. Tout cela dans une fluidité totale. En assistant à cette séance de travail, tu t’attendais à voir la recherche, les ratés, un animal qui se cabrerait et un dresseur qui hausserait la voix. Mais cet échauffement est réglé aussi précisément que peuvent l’être les spectacles du maître *.

Effectivement, la trame narrative n’est rien d’autre que le mouvement. La prestation tient moins du spectacle que de l’instant volé, mais c’est d’autant plus émouvant. Rien pour habiller l’effort et la concentration des deux partenaires : ils sont là nus. Et, au‑delà de la performance de dressage, le beau naît de leur relation à tous les deux. Ce ballet intime, cette osmose d’écoute et de respect, que même deux êtres humains ne sont pas foutus d’avoir. Bien qu’il y ait un dresseur et un dressé, chacun se donne à l’autre. Là est le trouble, là l’émotion. De leur prestance à tous les deux, ensemble, car l’un sans l’autre ne serait rien.

Une entité à trois cœurs qui battent d’un seul coup

Entre solennité et dépouillement, seul l’oud de Mehdi Haddab accompagne discrètement cette osmose. Tour à tour andalou ou digne d’un western de Sergio Leone, l’instrument égrène quelques notes, enveloppant le tout dans du papier de soie. Difficile de dire si la musique suit l’animal ou inversement. Difficile de dissocier les choses, Bartabas et son mustang font corps, et la musique avec. Une entité à trois cœurs qui battent d’un seul coup dans cette communion totale et douce. Quelque chose de mystique que l’on ne peut expliquer, mais qui se sent, se ressent. Comme si ce qui reliait l’homme à l’animal, cette écoute et attention de l’un pour l’autre afin que chaque mouvement soit juste et précis, était un secret. Tu tentes d’en percer follement le mystère, mais c’est au‑delà de l’entendement. Alors tu prends le beau. Et puis tu retournes te coucher. Six heures du matin, tu as de quoi rêver pour une dizaine d’années… 

Solenn Denis

Calacas, la dernière création de Bartabas est en tournée cet été, et sera reprise au fort d’Aubervilliers à l’automne. Plus d’informations sur le site de Bartabas.


Lever de soleil, de Bartabas

Théâtre équestre de Zingaro • 170, avenue Jean‑Jaurès • 93300 Aubervilliers

01 48 39 18 03

Site : www.bartabas.fr

Courriel : info@zingaro.fr

Mise en scène : Bartabas

Avec : Bartabas

Musique : Mehdi Haddab

Dessin :  © J.‑L. Sauvat

Maison de la Légion‑d’Honneur • 5, rue de la Légion‑d’Honneur • 93200 Saint‑Denis

Site : www.festival-saint-denis.com

Réservations : 01 48 13 06 07

Le 30 juin 2012 à 5 heures

Durée : 1 heure

10 € | 8 €