Fast, furious but mysterious
Laura Plas
Les Trois Coups
Cris, gros plans, saturation littéraire, « L’Hors-Présence » fait flamme de tout bois pour mystérieusement faire émerger la vacuité de nos mots et gesticulations face à la fin de vie. Un spectacle incandescent, dont même les « défauts » font sens et à la distribution impressionnante.
Pour la troisième fois, l’Assemblée Nationale vient d’adopter un texte sur la fin de vie. Sera-t-il une fois encore rejeté par un Sénat sourd à la volonté générale ? On y songe peut-être quand on s’installe sur les bancs rouges de la FabricA et qu’une scénographie réfléchissante nous révèle comme assemblée… de spectateurs. On y pense assurément en découvrant l’histoire de Laure, professeure de littérature en fin de vie, et en observant la vaine agitation de ses proches pour l’accompagner, alors qu’elle n’est déjà plus de leur monde.
Ils sont trois : le jeune Simon, croyant et peut-être atteint lui aussi de la maladie de son aînée, Suzanne qui materne sa sœur, et puis Soren qui lui lit des passages de la Montagne magique et s’attache à défendre les volontés de la mourante. La galerie de ces personnages nous trace un panorama assez nuancé des positions sur l’aide active à mourir. Les comédiens qui les interprètent sont excellents, et la pièce leur ménage à la fois des scènes chorales et des tirades d’une grande force. Chaque spectateur se reconnaîtra aussi en ces miroirs-là.
La boue et l’or
La pièce échappe donc à l’univocité. Constituée en chapitres, elle ne cesse d’ailleurs de s’étoffer. Surprises, revirements, arrivée de nouveaux personnages : c’est comme si le sujet résistait à l’enfermement. Si on ajoute les références littéraires multiples, les allégories et énigmes, on arrive à une saturation du (et des) sens. On pourrait y voir le signe d’un lâche atermoiement, si Tiffaine Raffier n’était pas aussi claire sur sa position concernant le droit de mourir. On pourrait déceler de la maladresse, si on n’était pas saisi par la force de certains moments.
En définitive, la pièce est comme la fontaine légendaire de Morsan qui, en ses eaux mortifères et boueuses, recèle de l’or. C’est en ajoutant des couches, des cris et des contes que l’on finit par trouver quelque chose de juste. La scénographie confirme ce choix de la luxuriance. Les murs de Laure sont, en effet, tapissés de reproductions d’œuvres d’art : natures mortes, portraits qui nous interrogent ou paysages qui ouvrent vers des au-delà.


On ne peut que saluer cette cohérence. L’espace est ainsi à la fois un champ de batailles trop étroit pour ceux qui y luttent et une image de la réclusion de Laure, condamnée à ne plus pouvoir sortir, alors que les autres se livrent à conciliabules, ne cessent de courir et gesticuler, ou vont profiter de l’air libre et immense d’une nuit étoilée. De même, au moment où l’on croirait la pièce finie, elle est rallongée, comme en écho à l’interminable calvaire de Laure.
L’art-présence
Les objets sont cassés, comme les êtres, comme la pièce. Un amoureux s’acharne à jouer une sérénade, pour Laure qui s’est toujours moquée de lui. On échange des mots, des mots, des mots, mais tout cela est bien vain. Soren, dans un cri de désespoir, conspue la littérature qu’il avait partagée avec Laure. Que peuvent Thomas Mann ou Cervantès face à la mort ? Le passage est magnifique. Et pourtant, il y a, abandonnés sur une table, un exemplaire de la Métamorphose de Kafka et un autre de La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï. On pressent chez la metteuse en scène une conscience affutée du pouvoir des arts, une forme de confiance en eux.

Voyeuse, la vidéo fait tomber les masques, tandis que le théâtre nous offre la respiration, la distance qui permet de ne pas sombrer dans du mauvais Bergman. Cet art du changement de focale est sans doute un atout du spectacle. On y ajoutera les performances d’acteurs qui, pour certains, sont des fidèles de la compagnie.
Outre le trio remarquable dont on a parlé (Catherine Mestoussis, aussi tragicomique que chez Pommerat, Adrien Rouyard illuminé et Thomas Gonzales, magnifique en sa tension désespérée), on ne saurait oublier la poignante Édith Mérieau, à laquelle la pièce rend la parole confisquée, dans une ultime partie joliment expressionniste. On pensera à Emma Bolcato qui sait faire émerger l’ailleurs et le mystère dans sa langue et son jeu et à Teddy Chawa, dont la présence irradie. C’est à lui que reviendra l’ultime et magnifique image du spectacle, place méritée d’un porteur de lumière magnétique.
Laura Plas
L’Hors-Présence (ou Chimères du pays de Morsan), Tiphaine Raffier
Site de la compagnie
Texte et mise en scène : Tiphaine Raffier
Avec : Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis,Thierry Paret et Adrien Rouyard et la participation vidéo d’Hélène Raimbault et Patrick Harivel
La FabricA
Du 4 au 10 juillet 2026 • 11 heures • 2 h 30 • Dès 15 ans
Réservations : en ligne ou 04 90 14 14 14
Dans le cadre du Festival d’Avignon, 80e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Tournée ici :
• Du 23 septembre au 10 octobre, Nanterre-Amandiers CDN (92)
• Le 14 octobre, L’Équinoxe scène Nationale de Châteauroux (36)
• Du 3 au 5 novembre, La Comédie de Saint-Étienne CDN(42)
• Du 17 au 18 novembre, La Comédie de Clermont Ferrand scène nationale (63)
• Du 25 au 26 novembre, La Comédie de Valence CDN (42)
• Du 1er au 5 décembre, Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69)
• Du 8 au 10 décembre, Nouveau Théâtre de Besançon CDN (59)
• Du 27 au 30 janvier, La Criée Théâtre National, à Marseille (25)
Photos : © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon


