« Ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien » ?
Laura Plas
Les Trois Coups
Les ultra-riches, la reproduction sociale ? Plutôt en rire pour mieux lutter : « Panaris » offre l’hybridation rafraîchissante mais inégale entre un saumon et la sociologie bourdieusienne. Quant à Audrey Vernon, ne ratez sous aucun prétexte l’invitation à ses « noces de Cristal » : un grand cru.
Difficile de résumer Panaris, pièce finaliste du Prix T13 portée par quatre jeunes et dynamiques comédiens. Tout commence dans l’observation d’un saumon, se poursuit par la préparation accidentée d’une quiche aux poireaux, une engueulade entre potes, une mise aux enchères participative, une émission de radio, et s’achève par un retour aux sources et donc… au saumon.
On le voit, ça part dans tous les sens. Pourtant, une obsédante thématique s’invite dans tous les tableaux : celle de la reproduction sociale. La pièce se place en effet sous l’égide de Bourdieu. On le confronte par exemple à Marx pour savoir qui est un bourgeois (ça vous rappelle des échauffourées de fin de soirée ?) On replace les goûts, les couleurs, les parcours scolaires dans un contexte de classe et de reproduction des éthos parentaux.
Le théâtre est un sport de combat
Bon ! Soyons clairs : la référence aux recherches de Bourdieu est en réalité peu exploitée et reste assez vague. Elle sert plutôt de prétexte à ferrailler contre l’immonde « sociologie » de Nathalie Heinich (à qui l’on doit l’association entre « wokisme » et totalitarisme). Elle permet encore une catharsis sur la question des injustices, des ultra-riches ou des procès faits aux artistes. S’instaure ainsi une connivence avec la salle qui rie, conspue, s’insurge. La colère sourd et l’humour devient alors une arme. Certains traits sont faiblards, pas assez bien portés par des comédiens aux interprétations inégales, mais d’autres font mouche. Ainsi, le prologue stylisé et coloré est très abouti. La pièce remonte en puissance jusqu’au final. Décidément, tout est bon dans le saumon : les moyens plastiques et théâtraux de sa représentation, comme son improbable et délicieuse intervention à la radio.

« Panaris » © Llawen Carbonnell
On est nettement moins convaincus par le traitement psychologisant de la dispute entre amis, ou la vente à « Marjoprix », même s’il y a, à chaque fois, de l’idée et de l’humour. Mais qui ne serait pas entraîné par la combattivité d’une jeunesse qui parle avec rage et comique des injustices, des dangers qui menacent la culture et la « nature » ? Qui n’applaudirait pas l’appel à faire ban ensemble contre Bolloré, Arnault, et tous ceux qui pensent qu’ils sont tout, alors que les autres ne sont rien. Un spectacle inégal, donc, mais plein d’idées et d’allant.
« Noces de cristal » : le mariage de nos « meilleurs » ennemis
Intermittents, profs, classe moyenne promise à la paupérisation, ce spectacle est fait pour vous. Plus efficace que le grattage, le tirage, voici le pack tout en un pour épouser un milliardaire. J’ai nommé le one woman show d’Audrey Vernon. Je m’explique pour ne pas vous leurrer sur l’investissement. Qui viendra voir Noces de cristal fera l’économie d’une semaine de spectacles, puisque celui de la comédienne est à la fois un cold case (qui vous fera suivre à la trace les plus sanglants des tueurs en série), une comédie romantique (qui vous mettra dans la peau d’une Cendrillon épousant un de ces meurtriers à carrosse et château) et un stand-up intelligent, désopilant, vitriolé.
Vous vous demandez si le soleil d’Avignon n’a pas trop tapé sur ma tête. Quoi ? Un stand-up ? Elle recommande un stand-up ? Eh bien, oui… Audrey Vernon est seule en scène. Elle s’adresse au public avec qui elle partage sa connaissance du millier de grands nuisibles (dont l’espèce a bien prospéré en France grâce au macronisme) qui justement font que nous allons tous bientôt cuire à + 4 degrés avec les autres vivants et qui se préparent à nous zigouiller en cas d’approche de leurs bunkers. Il s’agit donc bien d’un stand-up. D’ailleurs, le public finit debout.

« Noces de Cristal » © Marylou Mauricio
On rit beaucoup. On apprend aussi énormément, et pas seulement sur les techniques d’approche des milliardaires, mais aussi, entre autres, sur l’exploitation d’un baril de pétrole, les aménagements et le coût d’un bunker. On est face à un spectacle qui a la tenue d’un classique : docere et placere. Il est très bien ficelé, très bien mis en scène et à mourir de rire. Une brillante catharsis. Et cerise sur le gâteau de mariage : il ne s’agit pas de haïr stérilement, mais de comprendre pour réagir ! « Pauvres » de tous les pays ruez-vous !
Laura Plas
Panaris, Cie GR21
Site de la compagnie
Texte et mise en scène : Lotus Guibot et Maud Sauvage
Avec : Lotus Guibot, Gwenaël Mettay, Maud Sauvage, Simon Quintana
Théâtre des Carmes-André Benedetto • 6, place des Carmes • 84000 Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026 (sauf les 8, 15 et 22) • 13 h 40 • 1 h 25 • Dès 13 ans
De 10 € à 22 €
Réservations en ligne, sur ticket’off et au 04 90 82 20 47
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Tournée :
• Les 26, 29 et 30 janvier 2027, La Scène de recherche / Théâtre – Paris-Saclay
Noces de cristal (Comment épouser un milliardaire ? 2), Audrey Vernon
Site de la compagnie
Mise en scène : Marie Guibourt
Texte et interprétation : Audrey Vernon
Théâtre du Train Bleu • 40, rue Paul Saïn • 84000 Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026 (sauf les 10 et 17) • 20 h 30 • 1 h 10 • Dès 14 ans
De 15 € à 22 €
Réservations sur le site du théâtre et sur ticket’off
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici


