« Penthésilée », Heinrich Von Kleist, Michael Thalheimer, Vieux-Colombier, critique, Paris

Penthésilée-Michael-Thalheimer © Christophe-Raynaud-de-Lage-Coll.CF

Noces de sang

Florence Douroux
Les Trois Coups

C’est la vision d’une folie guerrière et amoureuse, crue, sanglante et tragique, que livre Michael Thalheimer, avec « Penthésilée », de Heinrich von Kleist. Il signe pour la Comédie-Française une adaptation à trois voix, une mise en scène abrupte et sans artifices. Suliane Brahim, Sébastien Pouderoux et Clotilde de Bayser soufflent le feu et la glace autour de la reine des Amazones et du héros grec.

Quand se lève le lourd rideau qui barrait sévèrement toute vision du plateau, une image puissante, presque terrifiante, apparaît. Une pietà de sang et de folie annonce d’emblée l’issu de la tragédie, lorsque tout a été accompli. Penthésilée, tient entre ses jambes Achille, nu, immobile et ensanglanté. Amour et mort, amour à mort, le destin a planté ses griffes sur un couple maudit. Suliane Brahim, buste droit, bouche crachant le sang, semble sortir d’un songe, vierge guerrière dévastée par ce crime, le sien, qu’elle réalise enfin, hagarde.

La guerre de Troie fait rage. Conduites par leur reine, Penthésilée, les Amazones attaquent Grecs et Troyens, pour ramener du combat de jeunes hommes avec lesquels elles s’uniront lors de la traditionnelle « Fête des roses », afin d’engendrer des filles. Sur le champ de bataille, la reine s’éprend follement, et réciproquement, de celui que sa mère a choisi, Achille, fils de Pélée, héros grec et demi-dieu. Mais pour s’aimer, ils doivent en passer par les armes et vaincre l’autre : la loi des Amazones oblige Penthésilée, celle des Grecs contraint Achille. L’un doit perdre la bataille et la face, c’est le prix à payer.

Meurtrière

Nous voilà projetés au loin, dans l’univers épique d’une mythologie hantée de passions dévorantes. Heinrich von Kleist (1777-1811), figure majeure du romantisme allemand, s’inspire donc de héros antiques dans son récit en vers, où fleurissent les noms d’Ulysse, Prothoé, Diomède ou Antiloque. De cette matière-là, l’auteur Allemand fait un chef-d’œuvre, de rudesse et de poésie mêlées, hissant Penthésilée, meurtrière éperdue et glaçante, au cœur du drame. Tout part d’elle, tout finit avec elle. Lorsqu’Achille, quasiment sans arme, s’avance pour un ultime combat, prêt à la défaite pour gagner le droit d’aimer, Penthésilée, aveuglée par une folie meurtrière, le tue et le dévore, avec sa meute de chiens, avant de retourner son poignard sur elle.

À trois voix

Connu pour son goût des esthétiques radicales et épurées, ainsi que la force de son expressivité, Michael Thalheimer a choisi de tendre l’intrigue entre trois personnages seulement. De la traduction en prose de Julien Gracq, il extrait un condensé dramaturgique avec protagoniste, antagoniste et chœur, selon le schéma originel du théâtre grec antique. Cette très belle adaptation, centrée sur l’ambiguïté des pulsions contraires qui agitent Penthésilée et Achille, fait surgir – intenses – leur danse infernale, leur impossible corps à corps, ni avec toi ni contre toi, dans toute la dureté d’une tension sans répit.

Cette plongée à trois dans le bouillonnement du drame est passionnante. Observateurs ou acteurs de l’histoire, comédien et comédiennes décrivent ensemble, alternant leurs voix, ce qu’ils voient et nous demandent de voir. Ils sont les uns, puis les autres, glissent sans cesse du « je » au « elle »et « il ». « Incroyable défi pour l’interprète (…) Sitôt entré dans son rôle, il faut le quitter », raconte le metteur en scène. Ce tissage des voix en maille très serrée rend un bel hommage au texte de Kleist, qui se colore ici de toute la beauté d’un poème coulant à flots ininterrompus. Si une attention sans faille est requise, elle y trouve sa récompense.

Scène de crime

Pour raconter cette fureur, les trois protagonistes évoluent sur un plateau incliné d’aluminium, noir et réfléchissant, qui devient champ de bataille, territoire d’affrontements, de violence ou de fugitive tendresse. Il sera aussi scène de crime. Un espace à la fois autel et tombe, vide d’accessoire et de toute forme d’appui pour les comédiens, ainsi livrés à la menace du déséquilibre. Perte de contrôle, chute, Hadès semble rôder, dans les entrailles de cette surface penchée.

Seule « La Femme », incarnée par Clotilde de Bayser, n’y marchera jamais. Chœur antique ou entourage de la reine et du fils de Pélée, elle les interpelle, souvent en vain, arpentant les côtés, en marge. Visage très pâle, droite, elle donne à ce personnage une autorité naturelle, sévère ou inquiète, lui conférant ainsi une vraie présence dans une allure presque spectrale.

Passion-Penthésilée

Face à face, donc, Suliane Brahim et Sébastien Pouderoux. Elle ne quittera jamais ce promontoire, contrairement à lui. Dans cette inclinaison, dans tous les sens du terme, ils se tiennent en amont ou en aval, positions symboles d’un rapport de force qui ne cesse de les opposer. Avec sa stature et sa voix puissante, Sébastien Pouderoux incarne formidablement le héros grec à qui il confère autant de brutalité que d’humaine douceur. Un jeu de contrastes, dans lequel se lit un brin de réserve devant cette guerrière hors contrôle, sentiments mêlés de prudence et d’attirance.

Pour interpréter cette force de furie sortie des gonds de la raison, il fallait une très grande tragédienne : Suliane Brahim. Elle est fureur, désespoir et caresses. Elle est torche vive, se consumant elle-même, broyée dans ses dilemmes, hurlante et rieuse dans les larmes, dévorée-dévorante. Une tueuse égarée sous le joug de lois contraires. « Désirer… déchirer…cela rime. Qui aime d’amour songe à l’un – et fait l’autre ». « Une des cimes les plus abruptes de l’interprétation féminine », disait Gracq. Suliane Brahim atteint des sommets, et y reste.

Penthésilée est à prendre sans réfléchir. Il faut se frotter à sa « chaleur de coulée de métal », à ce « printemps mordu par la grêle » et se laisser happer par cette folie amoureuse et meurtrière, dans laquelle morsures et baisers s’étreignent dans des lumières de sang.

Florence Douroux


Le texte, traduit par Julien Gracq, est paru aux Éditions Corti
Comédie-Française
Mise en scène : Michael Thalheimer
Adaptation : Sibylle Baschung et Michael Thalheimer
Avec la troupe de la Comédie-Française : Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Sébastien Pouderoux
Durée : 1 h 35
Spectacle conseillé à partir de 15 ans

Théâtre du Vieux-Colombier • 21, rue du Vieux-Colombier • 75006 Paris
Du 27 mai au 12 juillet 2026, mardi à 19 heures, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 heures
De 12 € à 34 €
Réservations : en ligne ou 01 44 58 15 15

Photos © Christophe Raynaud de Lage Coll. CF

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