Boucle infernale
Florence Douroux
Les Trois Coups
Entre vie privée et vie professionnelle, un couple s’affronte sur les exigences d’un quotidien qui déborde. Robin Ormond emmène les talentueux Marilyne Fontaine et Assane Timbo dans sa vision très rigoureuse de « Peu importe », signée du dramaturge allemand Marius von Mayenburg. Une traversée étrange et grinçante.
Érik et Simone se retrouvent un dimanche soir dans leur salon. Il est tard, les enfants sont couchés. Simone rentre d’un voyage d’affaires, pendant qu’Érik, traducteur, a travaillé à la maison et veillé sur le foyer. Elle rapporte un cadeau, il ne l’ouvre pas. Ce refus implicite, geste non concédé d’acceptation, ou d’approbation, remis à plus tard, voir relégué aux oubliettes, déclenche un cataclysme. Une guerre des mots est déclarée, un affrontement qui les laissera à bout d’arguments et de souffle, dans un ras-le-bol commun
Marius von Mayenburg dissèque avec une incroyable précision les dynamiques dysfonctionnelles de ce couple empêtré dans les injonctions sociales : travail, responsabilités, enfants, vie professionnelle au zénith et vie privée harmonieuse. Dans cette existence à débordements, Peu importe décrit un décalage de perceptions entre elle et lui, qui les précipite dangereusement dans un déséquilibre frôlant la chute.
Est-la fin d’un amour ? Ce n’est pas dit, et rien n’est moins sûr. Ce qui s’achève ici est moins la vie conjugale que le joug d’une croyance dans un système capitaliste avec promesses non tenues. Cela ne marche pas, n’a pas marché, ils sont au point de non-retour, avec un objectif d’équilibre qu’en bons petits soldats, ils ont tenté de respecter, en vain. Ils se voulaient « l’avant-garde », des pionniers : « ce que nous faisons ici est révolutionnaire », dira Érik, mais les voici en fin de course sur ce parcours semé d’obstacles, qui prend couleur d’échec.
Effondrement
Alors que Marilyn Fontaine entre sur un plateau jonché de cadeaux emballés, Assane Timbo surgit de cette montagne multicolore enrubannée. Les paquets dégringolent comme un château de cartes, cadeaux jamais ouverts, inutiles, suspects. Dans cet effondrement, tout commence à la serpe. Des bouts de phrase, questions à peine formulées et réponses jetées à la hâte, reproches et critiques en pâture, c’est une déferlante lourde de sous-entendus, un délitement en accéléré, un jeu de massacre : « Je n’aime pas les surprises (…). Je ne veux pas que tu m’offres quelque chose simplement parce que tu as mauvaise conscience ». On est fixés.


© Louie Salto ; © Vahid Amanpour
Les répliques s’enchaînent à vitesse de tourbillon, entravant le déroulement de la pensée, entrecoupée, incomprise, informulée. Ils n’ont le temps de rien, ni de réfléchir ou s’écouter vraiment, ni de dire jusqu’au bout, pris au piège d’un non-dialogue sans répit. Rancune, rancœur, non-dits ou mal-dits, ils s’enlisent. Le texte, d’une prodigieuse agilité, file trop vite pour s’embarrasser de psychologie, mais sa radicalité brute et sans détour va droit au fond des choses, et de cet étouffement commun.
Vice-versa
Ce n’est pas ici une querelle de genre, elle dehors, lui à la maison. Marius von Mayenburg inverse les rôles plusieurs fois dans le récit. C’est toute l’originalité de la pièce, son ressort dramaturgique en forme de variations autour du schéma initial qui se répète. « Peu importe » qui veille sur le foyer lorsque l’autre est en déplacement professionnel, le mécanisme qui se grippe est identique. Un vice-versa. La sonnerie d’un téléphone provoque ce changement de rôles, l’appel tardif à prendre en urgence de Manuel, chef oppressant de Simone, ou Manuela, cheffe tyrannique d’Érik. Après un « peu importe », de transition, les scènes s’emboîtent presque mot pour mot. On a tourné le disque, mais face A, face B, ses rayures sont identiques.
Pulsations
Ce huis-clos en boucle infernale est scandé par une nappe sonore en forme de pulsations anxiogènes, qui lui confèrent une urgence. Est-ce un tic-tac d’horloge qui égrène un temps où rien ne change, malgré les efforts de chacun ? Des gouttes d’eau qui feraient déborder le vase ? On imaginerait presqu’un bruit de monitoring, autour de ce couple en mode survie. Peu importe ! Cet accompagnement sonore est redoutable d’efficacité. Quelque chose bat, enfle, s’intensifie. Ces signaux semblent les marqueurs d’un chemin périlleux, où le duo s’avance comme sur un fil, jusqu’au vertige. De chaque côté, l’abime, le trou. Le savent-ils ? Probablement, et c’est aussi la beauté de la chose, la conscience aiguë qu’il y a péril en la demeure.
Un jeu métronomique
Glissant alternativement dans la peau de celui qui rentre et de celui qui est resté, Maryline Fontaine et Assane Timbo jouent à la perfection cette partition qui s’affole, dans une apparente et déconcertante simplicité. Leur jeu d’une précision horlogère épouse très précisément le rythme et la mécanique du texte, avec ces coupures sèches tout du long. On sent la grande maîtrise avec laquelle le metteur en scène, Robin Ormond, les a dirigés, dans une connaissance intime des ressorts d’une pièce qu’il la lui-même traduite. Avec ce duo, l’interprétation du texte, méticuleuse et intransigeante, a la rigueur de tempo d’un métronome.
Le cadeau mystère, dans sa forme rectangulaire et sa couleur dorée, finalement ouvert, permettra la pétillante sortie de cette boucle infernale, les deux comédiens enfin réunis au centre névralgique du plateau : au milieu des paquets. C’est alors que le téléphone sonne.
Florence Douroux
Peu importe, de Marius von Mayenburg
Le texte est édité par L’Arche
Traduction et mise en scène : Robin Ormond
Avec : Marilyne Fontaine et Assane Timbo
La Scala-Provence • 3, rue Pourquery de Boisserin • 84000 Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026 (sauf les 6, 13 et 20) • 13 h 50 • 1 h 20 • Dès 12 ans
Réservations : en ligne ou 04 65 00 00 90
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Photo de une : © Vahid Amanpour


