« Que du bonheur (avec vos capteurs) », de Thierry Collet, Théâtre du Rond-Point à Paris

Que-du-bonheur-Thierry-Collet © Simon Gosselin © Simon Gosselin

Frissons magiques 2.0 garantis !

Par Florence Douroux
Les Trois Coups

Loin de toute mise en scène destinée à cajoler le merveilleux, le magicien Thierry Collet, dans un anti-décor dénué d’artifices, livre une implacable démonstration du potentiel recelé par des outils numériques toujours plus performants. Un potentiel qui nous échappe d’autant plus, qu’il est ici transcendé par une magie qui nous dépassera toujours.

 « Vous venez me rejoindre ? » La voix est posée, presqu’amicale. Thierry Collet poursuit : « Retirez une carte au milieu du ruban ». Nous sommes certains qu’il va l’identifier. C’est son « boulot » de magicien. Eh ! Bien non, il se trompe. Du moins, le croit-on. C’est alors qu’il sort un téléphone de sa poche et que tout commence. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’algorithme a identifié la carte, puis toutes les cartes manquantes. La machine a relayé la mémoire à une vitesse vertigineuse. « Grâce à mon téléphone », nous explique Thierry Collet, « je montre que le tour est réussi. Effacé l’échec du début. Cette petite blessure ». La technologie serait donc capable de faire du magicien un surhomme à la mémoire infaillible ? Un magicien XXL ?

Mêler le mystère du numérique au mystère de la magie : une formidable double dose d’incompréhension pour le spectateur. Un double trouble. Que font nos téléphones lorsqu’on les croit sagement assoupis en mode avion dans le fond de nos poches ? Ils vivent leur vie. À notre insu. Monde insondable…

Champ magique des possibles

Les « accessoires » utilisés dans cette magie très contemporaine s’appellent Replika, Qlone, Scan 3D, WeCheer et ScandyPro. En retrouvant des cartes manquantes, l’algorithme provoque dans le public une agréable sensation de surprise. Ce n’est qu’un tout petit début. Que penser d’une application permettant de créer sur un écran en trois dimensions l’image d’un spectateur qui éprouverait les sensations de son double numérique ? On touche-clique sur ce double, le spectateur, yeux fermés, lève le bras en guise de signal. Il se sent touché lui aussi. Que penser d’un programme informatique capable de capter, à travers un bracelet connecté, les souvenirs d’un spectateur ? Ou capable de lui injecter un rêve ? 

« Bien sûr, ce que je montre n’est pas possible pour le moment », nous explique Thierry Collet, « mais en tant que magicien, j’essaye de rêver, de pousser l’outil un peu plus loin pour voir ce qu’il raconte de nos fragilités humaines. Si l’enjeu n’est que de retrouver la carte manquante, cela ne va pas très loin ». Un décapsuleur peut enregistrer le nombre de bouteilles de bières ouvertes, mais il ne peut pas capter les données du buveur. C’est là que la magie opère. Dupliquer à l’identique des objets appartenant au public, les télécharger ailleurs, un scanner pourrait-il le faire ? Non. Et SI ? Lorsque Thierry Collet s’interroge, et nous interroge, sur le « et si », le champ du possible magique semble illimité.

Jouer avec le feu (avec vos capteurs)

Retrouver une recherche wikipédia opérée par une spectatrice, retracer son hésitation, le détail de sa recherche, son changement d’avis, voilà qui reste bluffant. Et déroutant. Déroute évidemment pointée par notre mentaliste : « L’humain n’aime pas que ses données circulent et soient captées. Mais il n’a pas le choix. Cela lui prendrait trop de temps à apprendre comment tout ceci fonctionne. Aujourd’hui, on ne peut plus intervenir dans nos appareils. On en est comme dépossédés. C’est là que le mouvement hacker est intéressant. Il dit qu’il faut se réapproprier les outils, pouvoir désosser les machines, aller voir comment ça marche, pour développer des contre-pouvoirs. Mais pour le moment, le prix à payer est l’abandon de nos données ».

Tout au long du spectacle, Thierry Collet, avec l’aide de son assistant, Marc Rigaud, apparaissant sur écran, opère une démonstration magique, et sans faille, que l’ère de l’hybridation homme / machine n’est pas loin. « Nos appareils », dit-il, « se rapprochent de notre corps, de plus en plus ». Ainsi son double numérique, alias Thierry bien sûr, est-il sollicité à plusieurs reprises. Et c’est un premier de la classe.

Que-du-bonheur-Thierry-Collet © Simon-Gosselin
© Simon Gosselin

Avec un chaleureux bagout, le magicien, le vrai, joue avec le feu, et l’assume aisément. Il se tient à la limite, sur la crête de ce qu’il peut démasquer. « Je contrôle », dit-il, « ma malhonnêté potentielle ». Qu’on se rassure : le spectacle est bienveillant. Cocteau écrivait que « le tact de l’audace, c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin ». Thierry Collet ne manque pas de tact. S’il frôle l’indiscrétion, c’est pour mieux la dénoncer. S’il dévoile le risque d’arnaque, de manipulation, c’est parce qu’on se tient dans « ce lieu sécurisé qu’est le théâtre ».

On remarque – c’est aussi le sel de ce spectacle – une petite frilosité dans le public. Lorsque Thierry Collet demande à un spectateur volontaire de sortir son Iphone, il n’y a pas foule. D’instinct, on met la main sur son sac, on vérifie sa poche. On se rassure sur la mise en sécurité de notre accessoire fétiche. Cependant, chaque soir, un courageux volontaire brandit l’appareil requis avec détermination. La consigne est d’activer le dictaphone, puis d’appuyer sur Play, en portant le son à son maximum. On entend alors une voix fantôme… Jusqu’à ce qu’une carte bancaire s’envole vers un double numérique qui finit dans la poche de notre magicien. « Ce n’est pas ce portefeuille, mais c’est le même ». La phrase est choc. Les objets dupliqués sont strictement identiques, le public est médusé. Berné. Monde insondable décidément. La leçon est… magique ! 

Florence Douroux


Que du bonheur (avec vos capteurs), de Thierry Collet

Le Phalène

Conception et interprétation : Thierry Collet

Mise en scène : Cédric Orain

Assistant à la création et interprétation : Marc Rigaud

Durée : 1 heure

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin Roosevelt • 75008 Paris

Du 19 au 23 octobre 2021, à 20 h 30, du 26 octobre au 6 novembre, à 19 heures

Tel : 01 44 95 98 00

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