Autres rivages du « je » pour combattre les assignations
Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups
Dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 de l’Institut français, la 6e édition de Passages Transfestival met le cap sur les œuvres de performeurs du Maghreb et du Moyen-Orient. Le réel si brûlant consume la forme théâtrale, semblant réduire la fiction en cendres. Tour d’horizon de récits autobiographiques en quête d’identité, entre territoires et filiations pulvérisées.
Les artistes de la programmation « Nouveaux rivages » l’affirment sans ambages lors de la table-ronde du samedi 23 mai : si leurs propositions artistiques éclosent dans un contexte politique difficile et une économie « entravante », le regard occidental ne doit ni « fétichiser », ni « exotiser » les souffrances de leurs pays. Les œuvres invitent plutôt à les envisager dans leur singularité, débarrassées des stéréotypes arabisants.
Nombre de ces spectacles de la rive Sud de la Méditerranée choisissent une dramaturgie dépouillée. Les ficelles techniques y sont exposées, au même titre que l’intimité des interprètes : régie à vue, musique live, focus sur un « je » autobiographique… Tout semble vrai, brut, posé là devant nos yeux. Dans quatre performances (lire aussi la critique du percutant When I saw de sea d Ali Chahrour), la dramaturgie repose sur la présence de l’acteur-narrateur qui, seul en scène, tente de rassembler des bribes de son histoire. Ce théâtre-narration à cœur ouvert use du corps et de la voix comme modestes instruments de dissection. En dialogue direct avec le parterre de spectateurs.


«3 saisons et 1 corps » de Mohammed El Qudwa © Lilia Zanetti
Parmi ces esthétiques de corps-témoins, la première création du jeune palestinien Mohammed El Qudwa, 3 saisons et 1 corps saisit avec justesse le basculement d’un quotidien familier dans la perte de repères si soudaine qu’impose la guerre. Ce Karatéka de haut niveau, étudiant en physique, voit, du jour au lendemain, son univers s’écrouler, en même temps que son quartier et son cercle de proches. Dans un récit porté sobrement à la première personne, il incarne les souffrances infligées aux civils du Nord de Gaza vivant sous la pression constante d’ordres de déplacements. On le découvre d’abord poète, traçant des vers calligraphiés sur un tableau noir, puis de petits bâtons barrés rappellent le décompte des jours des prisonniers. Dépouillées, ses chroniques de la fuite alternent avec des méditations sur la perte.
Poésie en kimono
Qu’emporter ? Les objets, omniprésents dans les conversations téléphoniques, sont porteurs de soucis matériels aussi vitaux que symboliques : choix du nombre de bonbonnes de gaz, nourriture du chat, collier auquel on est attaché, manuel de fac… Sur le plateau nu, tout tient dans un sac à dos. Sauf un radiocassette égaré parmi les gradins ou une bague retirée à une spectatrice – moment fort. Ces instants où l’auteur-comédien brise le 4e mur questionnent avec acuité nos propres attachements. Le visage de Mohammed, à la jeunesse charismatique, porte encore des traces de l’enfance, mais déjà la perte de l’innocence. Les regards et les adresses verbales, d’une sincérité absolue, nous suspendent à sa poignante histoire.
Dans un espace très restreint, Mohammed réussit le pari de nous faire sentir la rudesse des incessants déplacements. Des trouvailles émaillent son récit sans fioritures, comme le dialogue avec la sœur via les lumières (Nour) ou la traversée périlleuse d’une frontière sur des ceintures de karaté blanche, rouge, verte et noire. Notable également, la scène des souvenirs qui s’effacent, comme un dessin à la craie : matérialisation simple de la disparition d’un territoire… et de ceux qui portent sa mémoire. Un artiste à suivre.
Passeport pour le théâtre
Le « je » se débat aussi avec la mémoire dans Gathering memories with my eyelashes. L’identité de Nanda Mohammad se fragmente dans des changements de nationalités et de noms : un puzzle familial à recomposer à partir de passeports et d’autres traces d’exils. Née d’une mère syrienne et d’un père irakien – qu’elle a très peu connu, désormais solidement intégrée en Égypte, l’artiste tente de percer les mystères de son enfance : escale en Suède et maigres souvenirs syriens. À cet effet, elle convoque sur le plateau sa mère Bouchra (maquilleuse qui accède ainsi avec gourmandise au statut de comédienne), remariée en Jordanie. Ce dialogue entre la mère assise à cour et la fille debout à jardin est soutenu par le mari musicien, également présent au plateau. Une histoire de famille.

« Gathering memories with my eyelashes », de Nanda Mohammad © Pink Pony
Enquête, exposition de documents vidéo ou photo, ce théâtre de l’intime fouraille dans les incohérences pour quêter une impossible vérité. Ce long ping-pong verbal comptabilise les traumas. Sur le banc de touche, nous ne sommes que témoins de la confrontation de points de vue. Pour la première fois autrice, Nanda privilégie une parole documentaire réaliste avec une impudeur assumée. Comme si le théâtre avait disparu. Et pourtant, dans la bouche des deux femmes, tout célèbre l’art dramatique et l’écriture comme planches de salut.
Une femme franche qui nous libère des assignations
Sus à la boîte noire ! Dalila Khatir est l’héroïne éponyme d’une performance-conférence mise en scène par Betty Tchomanga. Et elle ne s’embarrasse par de chichis pour déjouer les clichés sur le Maghreb. Son accueil est franc, direct, à l’image de son personnage de femme libre. L’œuvre, c’est elle. Elle s’y voile et dévoile dans cet avatar de conférence gesticulée pro domo. Sa personnalité foisonnante, en perpétuel mouvement, se recompose entre France et Algérie, en « je suis », anaphoriques bien sentis : « Je suis grosse, j’ai un cheveu sur la langue, je suis née française le 20 mars 1961 à Toulon… ».
Là encore, photos et vidéos de famille soutiennent le propos, illustrent une vie où le chant occupe une place privilégiée. Humble technicienne, Dalila les diffuse avec son téléphone portable et un vidéo projecteur posé à même la table. Décolonisant nos attentes, elle se joue des voiles, affirme son statut de femme sans enfant, nous propose de chanter ensemble, à la (re)découverte de Cheikha Rimitti qui levait le coude gaillardement. Entre DJ Snake et Kurt Weil, on visite du pays (Les Aurès) et révise un peu d’histoire mine de rien (le massacre de Sétif et les moudjahidines du peuple). C’est un peu foutraque et artisanal, mais criant de sincérité. Une rencontre à la bonne franquette. Une voix d’émancipation !

« Ex-Otic », Hadir Nached » © Lilia Zanetti
Sur le parvis de la BAM, à la tombée de la nuit, la performeuse cairote Hadir Nached revêt un immense voile, elle le hante comme un fantôme, l’habite, hiératique, pour mieux s’en affranchir. EX-OTIC, son solo immersif sur béton, désentrave la jeune femme des tensions et assignations. Au centre d’objets disposés en cercle au sol (livres, bijoux, chaussures, lunettes…), elle ne se réduit jamais aux poncifs sur la femme arabe. Incandescente, elle trace avec fermeté et aplomb des mouvements qui impriment SON identité, les yeux dans les yeux avec le public qu’elle part rencontrer.
Stéphanie Ruffier
3 saisons et 1 corps, Mohammed El Qudwa et Martha Kiss Perrone
Site de la compagnie
Traduction française : Omaïma Machkour
Texte, jeu et conception : Mohammed Al Qudwa
Mise en scène : Martha Kiss Perrone, Mohammed Al Qudwa
Dramaturgie : Maëlle Poésy
Musique : Anelena Toku
Durée : 1 h 10
Tout public dès 14 ans
Tournée :
• Du 27 au 29 mai, dans le cadre de Théâtre en mai, à Dijon (21)
• Le 6 juin, dans le cadre de Latitudes Contemporaines, à Lille (59)
• Les 30 et 31 juillet, dans le cadre du Festival Paris l’été, à Paris (75)
Histoire(s) décoloniales #Dalila, Betty Tchomanga et Dalila Khatir
Site de la compagnie
Conception : Betty Tchomanga
Collaboration artistique et interprétation : Dalila Khatir
Durée : 40 min
Tout public dès 12 ans
Gathering memories with my eyelashes, Nanda Mohammad
Traduction : Jumana Al-Yasiri
Texte et mise en scène : Nanda Mohammad
Interprètes : Bouchra Hajo, Nanda Mohammad
Durée : 1 h 15
Tout public dès 12 ans
Tournée :
• Le 23 juin, dans le cadre de Latitudes Contemporaines, à Lille (59)
Ex-otic, Hadir Nached
Conception et interprétation : Hadir Nached
Concepteur sonore : Abd El Rahman Nached
Durée : 30 min
Tout public
Spectacles vus dans le cadre de
Passages Transfestival, du 14 au 28 mai 2026
Quartier de l’Arsenal et Esplanade • 57000 Metz
Tarifs : de 5 € à 22 €
Plus d’infos ici
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ When I saw the sea, d’Ali Chahrour, par Stéphanie Ruffier
Photo de une : « 3 saisons et 1 corps » de Mohammed El Qudwa © Lilia Zanetti


