De feu et de fêlures
Florence Douroux
Les Trois Coups
Il est des pièces vers lesquelles on accourt, tant elles s’annoncent riches en promesses. Suzanne en est une. Femme libre, artiste passionnée, mère dévorante, la Valadon est incarnée par Catherine Hiegel dans une interprétation qui fait jaillir le feu sous les fêlures d’une artiste peintre hors codes. La pièce, adaptée par Dan Jemmett, vaut pour cette rencontre-là.
Fille naturelle de blanchisseuse et d’un père inconnu, écuyère de cirque à 15 ans, modèle de Renoir, Toulouse-Lautrec et Puvis-de-Chavannes, Marie-Clémentine Valadon entre dans le milieu artistique du Montmartre du début du XXe siècle par la porte de service, sans suivre d’école d’art. Degas la baptise Suzanne, en allusion à l’épisode biblique de Suzanne épiée en cachette, nue, par des vieillards. Elle s’approprie le sobriquet, mais c’est elle, plus tard, qui peindra des nus, masculins ou féminins. Jolie inversion. « Elle est des nôtres », dira Degas admiratif. Se battant becs et ongles pour son art et son fils alcoolique, la Valadon est une héroïne.
La pièce est adaptée du passionnant récit « Utrillo, mon fils, mon désastre selon Suzanne Valadon », de Corinne Samama, paru en 2024. 137 pages rédigées à la première personne : nous sommes en 1935, l’artiste vient d’être hospitalisée à l’Hôpital Américain après une crise d’angoisse. Sa santé décline, son « jeune » mari l’a quittée, son fils Maurice, désormais célèbre, veut épouser contre son gré Lucie Valore.
La complexité inextricable de ce lien mère-fils se situe au cœur de multiples sujets : amour et haine, fierté et jalousie, culpabilité et ressentiment. La mère a contraint le fils à la peinture pour le sauver de l’alcool ; le fils a maudit les couleurs de sa mère dont il n’avait que faire. Mais la peinture est finalement leur radeau, à tous les deux, leur lieu de communication, leur vie. La cote du fils dépassera celle de la mère, « un Utrillon pour trois Valadon ». Comment vivre avec ça ? Le livre explore avec une grande finesse l’ambivalence de sentiments paradoxaux, mais aussi la condition féminine, la maternité, la transmission et le coût de la liberté.
À trois voix
Tout en conservant l’essentiel de cette matière superbe, l’adaptation de Jean-Benoit Patricot créé un face-à face en chair et en os entre Suzanne et Maurice, à qui elle donne voix. Le fils cesse donc d’être celui dont on parle, pour devenir celui à qui l’on se confronte physiquement On s’attend à l’orage, au froid, au chaud, à l’empoignade passionnée-passionnante entre deux grands peintres, mère et fils, bousculés dans ce toi et moi qui devra, enfin, faire jaillir leurs vérités. Bref, on s’attend à vibrer dans cette relation historiquement houleuse.
Christophe Paou hérite là d’un rôle pour le moins complexe. Un homme détruit, ivre, infantile, mais peintre génial qui crie à la face de sa mère le chagrin du mal aimé, tout en se lovant contre elle, en grand enfant dépendant. Mais son interprétation force le passage. Trop de cris, trop d’efforts ! Il peine à faire exister et trembler la personnalité tourmentée du peintre. Y croit-on ? L’intervention d’une troisième voix, celle du médecin témoin et interlocuteur, n’est pas davantage convaincante. Marc Prin fait ce qu’il peut d’un rôle qui n’en est pas un. Il n’existe que pour relancer la conversation, apporter une information, ménager une sortie. C’est une fonction dramaturgique plus qu’un personnage, et le plateau fait ressentir la couture dans un rythme déjà à la peine.
Valadon-Hiegel
Face à eux, Catherine Hiegel habite son rôle avec l’aisance qu’on lui connaît. Devant nous, voici la Valadon, avec son tempérament de feu, son autorité, et aussi ses failles et sa fragilité. La Valadon et sa volonté farouche de ne jamais céder, sur rien. Avec une puissance toujours juste, la comédienne passe en une respiration de l’ironie glaçante à la colère tumultueuse, de la dureté sèche à la tendresse brutale. Elle incarne sans faillir la vérité multifacette de cette peintre si peu conventionnelle, dont elle embrasse tous les extrêmes, ne soulignant rien, mais disant tout.

« Un jour, le miracle a eu lieu (…) / Un paysage de toute beauté (…) / Tu donnais aux pierres la sensualité des corps nus ». Que c’est beau d’entendre cette voix grave plonger dans un quasi murmure chargé d’émotions devant la peinture du fils ! La vraie rencontre de la pièce, c’est celle-ci, entre l’artiste peintre et la comédienne. Et ce rendez-vous-là, à lui seul, mérite amplement le détour.
Trop de réalisme
On aurait souhaité une mise en scène plus inspirée. Dan Jemmet possède pourtant une indéniable personnalité théâtrale. Son théâtre aime surprendre, bousculer, jouer avec les corps et les espaces mais, ici, son geste est timide. Il suit l’action sans lui donner la signature espérée. De plus, un décor très imposant travaille contre la pièce. Hauts murs gris flanqués de trois grandes fenêtres tristes, l’ambiance n’est pas à l’intimité, qui devrait, oh combien, habiter l’échange mère-fils. Les trois lits, si encombrants, perturbent la fluidité des déplacements. On s’y allonge, on s’y assoit, on leur tourne autour, on ne voit plus qu’eux. Trop de réalisme ! Le sujet, si riche, pouvait s’en passer.
Heureusement Catherine Hiegel soulève des montagnes. Elle est le souffle, la respiration, l’âme de cette pièce. « Il faut que je me noie dans la peinture, c’est ma seule façon d’être en vie » : la Valadon nous parle.
Florence Douroux
Suzanne, de Corinne Samama et Jean-Benoît Patricot
Le livre « Utrillo, mon fils, mon désastre selon Suzanne Valadon » est publié par Les ateliers Henry Dougier
Mise en scène : Dan Jemmett
Avec : Catherine Hiegel, Christophe Paou, Marci Prin
Théâtre Montparnasse • 75014 Paris
Du 25 septembre au 20 décembre 2026 (sauf le 5 novembre), mercredi et jeudi à 21 h, vendredi et samedi à 19 h, dimanche à 17 h
Durée : 1 h 15
De 21 € à 56 €
Réservations : en ligne ou 01 43 22 77 74
Photos : Jean-Louis Fernandez


