« The Fountainhead », d’après Ayn Rand, cour du lycée Saint‑Joseph à Avignon

Ivo Van Hove © Jan Versweyvel

Howard Roark, martyr de l’impossible ?

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Adapter pour la scène le roman d’Ayn Rand, « The Fountainhead » (« la Source vive » en français) n’était pas sans risques. Des risques assumés par le metteur en scène néerlandais Ivo van Hove. Si la pièce est une incontestable réussite sur le plan artistique, elle suscite néanmoins un certain malaise quant aux thèses qu’elle aborde.

Ivo van Hove fait preuve d’audace en montant ce spectacle aujourd’hui. Ayn Rand, romancière américaine d’origine russe qui a fui le communisme, est en effet depuis des décennies une icône pour les néolibéraux américains, même si elle est assez peu connue en Europe. Son premier roman, The Fountainhead, publié en 1943 (l’histoire se passe dans les années 1920), n’en pose pas moins des questions passionnantes : quelle est la place de l’artiste dans la société capitaliste ? L’artiste doit-il avant tout s’efforcer de rester fidèle à lui-même, ou doit-il tenir compte de la nécessaire commercialisation de son œuvre, et donc des goûts et des attentes du public ? Plus largement : l’artiste peut-il rester intègre dans un monde marchand ? Quels rapports s’établissent entre l’art et l’argent ?

La romancière a choisi de situer l’action de son roman dans le milieu de l’architecture. La pièce, découpée comme l’œuvre originale en quatre parties, suit fidèlement son déroulement. Howard Roark (le personnage est inspiré de l’architecte Frank LLoyd Wright) est un architecte aussi révolutionnaire qu’idéaliste. Créateur solitaire, il pense que chaque œuvre doit être unique et obéir à sa nécessité propre, veut rester coûte que coûte fidèle à sa vision et ira jusqu’à détruire sa création lorsqu’il estimera avoir été trahi. Son ami Peter Keiting, lui, est partisan d’une architecture utile et sociale, et il est prêt à tous les compromis pour réussir. L’intrigue, très romanesque, se double d’une histoire d’amour, puisque Dominique Francon, elle-même fille d’architecte, hésite entre les deux hommes. Choisissant son intérêt bien compris plutôt que l’homme qu’elle aime et admire plus que tout (Howard Roark), elle finira par épouser le magnat de presse cynique qui a ruiné la réputation de son amant adoré.

Élaborer le spectacle en direct

Sur le plan théâtral, le spectacle est de toute beauté. Ivo van Hove est un maître de l’utilisation de l’espace scénique, et il est servi par une scénographie d’une grande limpidité. Sur le plateau inondé de lumière, tout est fait pour rendre claire l’évolution de l’intrigue comme celle des personnages. Avec son scénographe Jan Versweyveld, le metteur en scène a transformé l’immense plateau de la cour du lycée Saint-Joseph en un espace constamment en mouvement. Une sorte de ruche où tout le monde – techniciens, vidéaste, musiciens, comédiens – s’active pour élaborer le spectacle en direct, où chacun se trouve occupé à produire des mots, des images, de la musique… Un spectacle vivant au sens plein du terme, et une sorte d’ode à la création qui illustre et redouble le propos du texte. La trouvaille la plus fascinante étant l’utilisation qui est faite de la vidéo, puisque des caméras placées verticalement au-dessus d’immenses tables d’architecte donnent à voir à plusieurs reprises le geste créateur en train de s’accomplir.

Le même dispositif est d’ailleurs utilisé pour les scènes d’amour, osées, mais magnifiées par des choix esthétiques pertinents. Et l’interprétation est à la hauteur des moyens mis en œuvre. Ramsey Nasr impressionne dans ce rôle d’artiste intègre et obstiné, ne croyant qu’à lui-même et ne s’exprimant qu’à travers son art. Mais la figure centrale de la pièce devient très vite l’orgueilleuse Dominique, à qui Halina Reijn prête son corps et son talent. Il fallait une comédienne d’une telle trempe pour incarner un personnage si complexe et si pétri de contradictions, épousant un homme qu’elle méprise, puis allant jusqu’à sacrifier celui qu’elle aime pour vivre en accord avec sa propre vision du monde. Et un directeur d’acteurs aussi habile que l’est Ivo van Hove pour rendre crédibles les hésitations et les revirements du personnage, et pour que l’on suive jusqu’au bout avec intérêt cette lutte de l’amour et de l’ambition.

Apologie de l’individualisme

Ivo van Hove est un agitateur d’idées. Choisissant de porter The Fountainhead à la scène, il a voulu le faire en dégageant l’œuvre de sa portée politique. Accordant sa chance à tous les personnages, à Peter Keiting comme à Howard Roark, il s’est efforcé de mettre à distance les thèses de l’auteur, de ne les considérer que comme révélatrices des enjeux de notre époque. Le second n’est pas un saint, et l’intégrité artistique poussée à l’extrême peut conduire l’artiste à l’isolement, à la stérilité (« À quoi bon construire pour un monde qui n’existe pas ? »). La lecture de van Hove, très intéressante, consiste à faire de Howard Roark une sorte de martyr de l’impossible. De même, il donne sa chance au personnage tourné vers les autres, celui qui veut composer avec la réalité. Cet antagonisme et cet équilibre entre les deux points de vue, visés par la mise en scène, sont très perceptibles dans la façon dont les deux comédiens principaux occupent l’espace de la scène.

Cependant, dans la dernière partie, intitulée « La guerre des idées », le metteur en scène se retrouve en quelque sorte pris à son propre piège. Car pour rester fidèle à l’œuvre qu’il adapte, il est bien forcé de restituer le monologue final du héros, un héros jusque-là peu bavard qui, devenu le porte-parole de son auteur, se lance alors dans une interminable apologie de l’individualisme à tous crins. Les outrances et le manichéisme du roman à thèse apparaissent alors au grand jour, et le simplisme confondant des thèses d’Ayn Rand – qu’elle développera dans son grand œuvre, Atlas Shrugged, sorte de bible pour les néolibéraux américains – explique sans doute les quelques sifflets qui se font entendre pour finir dans un public avignonnais plutôt sensible sur ces questions, à l’heure de la querelle entre les intermittents et le M.E.D.E.F… 

Fabrice Chêne


The Fountainhead, d’après Ayn Rand

Texte disponible aux éditions Plon (traduction : Jane Fillion)

Mise en scène : Ivo van Hove

Traduction : Jan Van Rheenen, Erica Van Rijsewijk

Adaptation : Koen Tachelet

Avec : Ramsey Nasr, Helina Reijn, Aus Greidanus, Hans Kesting, Frieda Pittoors, Bart Slegers, Hugo Koolschijn, Tamar Van den Dop, Robert De Hoog

Et les musiciens : De Blindman, Christiaan Saris, Yves Goemaere, Hannes Nieuwlaet

Dramaturgie : Peter Van Kraaij

Scénographie et lumière : Jan Versweyveld

Musique : Eric Sleichim

Costumes : An D’Huys

Vidéo : Tal Yarden

Photos : © Jan Versweyveld

Cour du lycée Saint-Joseph • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2014/the-fountainhead

http://www.pearltrees.com/festivaldavignon/the-fountainhead-ivo-hove/id10764381

Les 13, 15, 16, 17, 18, 19 juillet 2014 à 21 heures

Durée : 4 h 30 avec entracte

28 € | 22 € | 14 €