« Trisha Brown, une trilogie », de Trisha Brown Dance Company, Théâtre des Quinconces, Le Mans

Newark © Stéphanie Berger

Danse non euclidienne

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Interprétées par la mythique Trisha Brown Dance Company « itself », une surprenante beauté traverse ces trois pièces de la grande chorégraphe américaine, entre déconstruction et rigueur géométrique.

C’est ce qu’on appelle un programme « de répertoire » : trois chorégraphies emblématiques du style de la compagnie, signées Trisha Brown, l’un des noms éminents de la danse américaine, née en 1936.

Set and Reset

Il n’y a plus une seule place de libre (depuis des mois) dans la grande salle des Quinconces quand le rideau se lève sur la première pièce, Set and Reset. Ce numéro, c’est un peu une chorégraphie des soubresauts désordonnés du xxe siècle qui s’affiche littéralement partout, depuis la musique jusqu’aux costumes et aux décors. Ceux‑ci sont signés par l’un des plus prestigieux artistes américains de la deuxième moitié du siècle, Robert Rauschenberg, adepte des collages. On en retrouve en effet ici, dans les costumes fluides des danseurs et dans le décor, sorte de polyèdre translucide sur lequel est projetée une suite d’images apparemment incohérentes, en noir et blanc. On dirait un montage de vacances d’un touriste stellaire au retour d’un séjour en immersion dans le xxe siècle terrien : lion qui rugit, premiers pas sur la lune, gros plans sur des visages…

La danse, elle aussi, est tout entière tendue vers la modernité. Dans cette pièce de groupe, les artistes se meuvent en imprimant une rigueur presque mécanique à des gestes qui tirent pourtant au même moment vers la nonchalance. Les danseurs sont époustouflants de souplesse et de maîtrise, le corps félin de Marc Crousillat vaut de ce point de vue à lui seul le détour.

If You Couldn’t See Me

Changement d’univers après l’entracte (peut-être nécessaire, mais dommage après seulement une demi-heure de spectacle !) avec un solo intitulé If You Couldn’t See Me. Cette fois, une unique danseuse évolue dos au public pendant dix minutes. Gadget ? Pas du tout. C’est en fait une minirévolution qui s’opère là. En effet, concentré sur le mouvement pur, le regard est totalement débarrassé des processus, y compris inconscients, de séduction et d’intellectualisation à l’œuvre quand le visage ou même le buste du danseur sont visibles. Ce n’est qu’en ne voyant plus ceux‑ci que l’on se rend compte à quel point notre observation est perturbée par les tentatives d’interprétation de mimiques ou de signes qui, de face, sont par nature faits pour s’adresser au public, être offerts à sa compréhension.

On ne peut pas en dire autant, ou du moins pas aussi facilement, pour le geste fait de dos. Toute l’attention est dans ce cas concentrée sur le mouvement lui-même, sans aucun autre obstacle. Et l’on se met à rêver : qu’en serait‑il de danseurs masqués ? Aurait‑on la même sensation ? Cette prise de conscience, pour simple qu’en soit le processus, est en soi un petit choc. Et l’on est heureux de pouvoir applaudir la superbe Jamie Scott qui se retourne enfin (quand même !) pour saluer.

Newark

Mais la pièce la plus étonnante reste à venir. Il s’agit de Newark. Là, tous les interprètes portent un justaucorps gris qui les couvre entièrement. Place au minimalisme, et pas de distinction entre les sexes. La musique elle aussi se fait rare, intermittente, et régulièrement dissonante. Exploit obligatoire pour les danseurs : ils ne peuvent compter sur quasiment aucun repère sonore pour être dans le rythme. Souvent, ils évoluent par deux, dans un implacable parallélisme. Portant toujours sur leur visage une expression neutre, ils enchaînent des figures à la fois rigoureuses et improbables tant les torsions, les équilibres et les angles formés par les membres ne correspondent à rien qui soit identifiable. Carrés ? Triangles ? Trapèzes ? Les images géométriques viennent à l’esprit en même temps que la persistante inexactitude de cette comparaison. Comme si l’on était dans une autre géométrie, une géométrie non euclidienne, du nom de celle, classique, enseignée à l’école.

Pourtant, malgré son indéniable dimension intellectuelle, cette danse est tout sauf désincarnée. Inversement, c’est l’intensité qui domine, la force du corps en mouvement comme seule énergie vitale. Il se dégage une étonnante densité du ballet continue de ces quelques garçons et filles. À l’instant où la musique s’arrête (c’est très souvent le cas), il ne reste que le bruit du souffle et des pas sur le praticable. Et cela nous agrippe, nous saisit puissamment. Même sensation quand, au contraire, les danseurs se livrent à des portés spectaculaires, presque gymniques, avec des points d’équilibre improbables.

Peut-être que le plus touchant dans cette exécution, c’est la jeunesse des interprètes, qui par leur physique et leur talent, semblent une véritable incarnation du mot « contemporain ». On pense en particulier à deux d’entre eux, Stuart Shugg et Tara Lorenzen. Le premier a le visage juvénile et la coupe de cheveux undercut d’un lycéen, tandis que le deuxième, petit bout de femme à la crinière ultracourte, affiche un regard déterminé surplombant des lèvres rouge sang. Une variété de styles et de gabarits qui, là aussi, donne à voir une diversité tout actuelle. Au bout du compte, on reste sidéré par ces trente minutes d’un rigoureux minimalisme qui laissent planer un inattendu parfum de mystère. 

Céline Doukhan


Trisha Brown, une trilogie

Trisha Brown Dance Company

http://www.trishabrowncompany.org/

Chorégraphie : Trisha Brown

Avec : Neal Beasley, Cecily Campbell, Marc Crousillat, Olsi Gjeci, Leah Ives, Tara Lorenzen, Jamie Scott, Stuart Shugg

Newark

Scénographie et concept sonore : Donald Judd

Orchestration sonore et réalisation : Peter Zummo avec Donald Judd

Création lumière : Ken Tabachnick

Photo : © Stéphanie Berger

Set and Reset

Musique : Laurie Anderson, Long Time No See, performance de Laurie Anderson et Richard Landry

Décor et costumes : Robert Rauschenberg

Lumières : Beverly Emmons avec Robert Rauschenberg

If You Couldn’t See Me

Musique et costumes : Robert Rauschenberg

Lumières : Spencer Brown avec Robert Rauschenberg

Théâtre des Quinconces • place des Jacobins • 72000 Le Mans

www.quinconces-espal.com

Réservations : 02 43 50 21 50

Le 23 septembre 2014 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

22 € | 11 € | 8 €