« Un mage en été », d’Olivier Cadiot, Opéra‑Théâtre à Avignon

Un mage en été © Christophe Raynaud de Lage Un mage en été © Christophe Raynaud de Lage

Cadiot, Lagarde, Poitreneaux : trois mages à Avignon

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Le romancier Olivier Cadiot, artiste associé de l’édition 2010, et son compère metteur en scène Ludovic Lagarde ont créé pour Avignon « Un mage en été » : Robinson, héros singulier du « Colonel des zouaves » et d’« Un nid pour quoi faire » fait son retour dans un monologue époustouflant, incarné avec magie par Laurent Poitreneaux.

Dans ce nouvel opus, Robinson poursuit ses explorations imaginaires et ses métamorphoses. Après avoir été valet d’une armée de zouaves ou roi d’une cour en exil, il devient mage. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Tout l’enjeu du spectacle est là. Le mage est un voyant. Omniscient, omnipotent, il reçoit des ondes ou des messages ésotériques. Il est le gardien d’une immense « bibliothèque de souvenirs ». Il entre dans tous les univers, explore toutes les images et adopte toutes les formes. Mais, à force de digressions quasi compulsives et d’exigences de perfection, il ressemble à une machine : un ordinateur qui régit le monde, dispose de toutes les informations, compose, agrandit, modifie et décompose les signes de façon quasi automatique. Tantôt poète « exorciste » (comme Michaux qui ne cesse d’« intervenir » dans la réalité, par exemple), tantôt robot. Jusqu’au moment où Robinson se pose la question de sa filiation de mage et rejette tout héritage. Il admet alors qu’il n’est qu’un homme ordinaire, une pensée polymorphe qui circule dans un espace intérieur : un moi (celui d’Olivier Cadiot en l’occurrence).

Le prodigieux Laurent Poitreneaux donne à voir cette pensée surpeuplée, diffractée, à la fois poétique et triviale. Cette pensée en mouvement qui n’est qu’un corps, en définitive. Seul sur scène au milieu du plateau, se mouvant dans un espace limité (celui du corps justement), le comédien est un et multiple : grâce à sa gestuelle qui le déforme ou l’étire, à sa voix – amplifiée ou modifiée par les techniques sonores de l’Ircam –, aux modulations infinies de son jeu qui donne chair au texte, aux lumières blanches ou vertes qui accentuent sa présence ; grâce enfin aux projections vidéo qui figurent son intériorité (sous formes de photographies, de figures abstraites, de flux de pensée, de couleurs). Quel solo !

Le spectacle confine à la magie grâce à ce mariage réjouissant et profond entre une performance stupéfiante et une forme d’écriture à la fois théâtrale et poétique. Olivier Cadiot invente en effet un étrange monologue. Sa langue dit l’éclatement et la pluralité du sujet en mêlant les genres (prose, poésie, répliques, langage oral), en multipliant les références (à Adorno, Nietzsche, Apollinaire, Breton, au cinéma, au parler populaire, à la technologie). Surtout, l’incarnation scénique de cette écriture composite, éclatée et moderne, fruit d’une certaine vision du monde, ensorcèle.

Car ce pseudo-mage qui lutte contre sa machination, sa « maladie du trop bien faire », brosse le portrait du poète d’aujourdhui selon Cadiot. Ce dernier veut « expliquer, dire, chanter et nager en même temps ». Autrement dit, le poète invente des fables satiriques et poétiques pour parler du monde, il évoque des souvenirs et des réminiscences à travers un lyrisme renouvelé, et il est conscient de son corps. Il n’est plus magicien, mais c’est un être traversé par de multiples voix, et sportif (soucieux de se « détendre », de « respirer »). Certes, cette figure ne possède plus la grandeur du voyant et se réfère à un univers qui a perdu une certaine foi en l’humanité. Robinson en costume de lin blanc est bien seul et se machinise de plus en plus. Mais sa pensée, très humaine, singulière, travaillée par le vide, reste magique, résistante. Elle irradie sur le plateau, grâce à trois mages (Cadiot, Lagarde, Poitreneaux), dont l’imaginaire est décidément plein de santé ! 

Lorène de Bonnay


Un mage en été, d’Olivier Cadiot

Texte publié aux éditions P.O.L.

Collectif artistique de la Comédie de Reims • 3, chaussée Bocquaine • 51100 Reims

www.lacomediedereims.fr

Mise en scène : Ludovic Lagarde

Assistants à la mise en scène : Rémy Barché, Chloé Brugnon

Avec : Laurent Poitreneaux

Scénographie : Antoine Vasseur

Assistante à la scénographie : Élodie Dauguet

Dramaturgie : Marion Stoufflet

Conception image : Cédric Scandella

Réalisation sonore : David Bichindaritz

Réalisation informatique musicale Ircam : Grégory Beller

Création costumes : Fanny Brouste

Création lumières : Sébastien Michaud

Vidéo : Jonathan Michel

Régie générale : James Brandily

Régie plateau : Jean‑Luc Briand

Régie lumière : Emmanuel Jarousse

Code créatif : Brice Martin Graser

Collaboration artistique : Stéphanie Ganachaud

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Opéra-Théâtre • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 21 au 27 juillet 2010 à 22 heures, relâche le 25 juillet 2010

Durée : 1 h 30

27 € | 13 €

www.festival-avignon.com

Tournée :

  • Du 22 au 27 septembre 2010 : Centre Georges-Pompidou, Paris
  • Le 30 septembre 2010 : Centre Georges-Pompidou, Metz
  • Du 8 au 10 février 2011 : C.D.D.B.-Théâtre de Lorient
  • Le 17 février 2011 : le Nouveau Relax, Chaumont
  • Les 24 et 25 février 2011 : le Grand R, La Roche-sur-Yon
  • Du 8 au 12 mars 2011 : la Comédie de Reims
  • Du 15 au 19 mars 2011 : Théâtre Les Ateliers, Lyon
  • Du 23 au 25 mars 2011 : Centre dramatique national Orléans-Loiret-Centre
  • Du 31 mars au 2 avril 2011 : Théâtre des Deux-Rives, Rouen
  • Le 8 avril 2011 : Théâtre de la Madeleine, Troyes
  • Du 12 au 17 avril 2011 : Théâtre de la Manufacture-C.D.N., Nancy
  • Les 20 et 21 avril 2011 : le Trident, Cherbourg
  • Le 3 mai 2011 : le Salmanazar, Épernay