« Archive », d’après des images filmées par les volontaires du B’Tselem Camera Project, Tinel de la Charteuse à Villeneuve‑lès‑Avignon

Arkadi Zaides © C. Yuval Tebol

Une danse de courage

Par Lise Facchin
Les Trois Coups

Arkadi Zaides, jeune chorégraphe israélien, propose une forme étrange, entre danse et performance. Il pose, sans la moindre compromission, la question de ce que signifie être israélien.

Dans le cadre du programme de soutien à la jeune création, conjointement mené par le Festival d’Avignon et la fondation B.N.P.-Paribas, une douzaine de spectacles sont programmés, dont Archive d’Arkadi Zaides. Celui-ci s’est intéressé à la base d’archives vidéo de l’association israélienne B’Tselem, qui se veut un observatoire des violences perpétrées par les colons en Cisjordanie. L’opération « Camera Project » consistait en une distribution de caméras à des volontaires palestiniens pour qu’ils puissent filmer, et donc porter à la connaissance du public, les exactions commises par les colons. Une base de données, disponible en ligne, témoigne d’un ensemble de pratiques violentes (attaques physiques, destructions d’oliviers, incendies, insultes, incitation à la haine…).

Le parti pris d’Archive est une sélection où seuls des Israéliens apparaissent devant l’œil palestinien de la caméra. Comme le souligne le chorégraphe : « Les Israéliens n’ont pas l’habitude de voir ces images de colons. Ils ne les décryptent pas. Quand ils voient arriver ces gens [masqués par des tee-shirts, N.D.L.R.], ils ne les identifient pas comme des colons. C’est aussi le but de ma démarche. Montrer que l’information est disponible et qu’il est de notre devoir de creuser pour la trouver, afin de savoir ce qu’il se passe ». Le second critère de sélection des vidéos, plus esthétique, est celui des mouvements, de la gestuelle et des postures : « La question des corps est évidente dans l’espace israélo-palestinien, pourtant, personne ne le questionne ni ne le regarde […] j’ai sélectionné les images en fonction des corps qui m’interpellaient ».

Sur la scène côté cour, un écran blanc à hauteur d’homme. Seul en scène, le danseur-chorégraphe fait défiler les vidéos à l’aide d’une télécommande, parfois les interrompt ou les fait tourner en boucle. Après s’être présenté ainsi que les images qui allaient constituer la matière du spectacle (« Les gens sur les vidéos sont des Israéliens, comme moi »), il lance la projection depuis un ordinateur posé sur une table, en avant-scène, côté jardin. L’homme debout sur la scène vide vient tout à coup se mêler à l’image, dans cette étrange position : ni tout à fait dedans, car l’écran reste une frontière, ni tout à fait dehors puisqu’il épouse une position physique de l’un des protagonistes de la vidéo. Il semble nous dire : « Cet homme qui tient un canon à gaz lacrymogène à Hébron, c’est moi. Cet enfant ivre pendant la fête de Pourim * qui donne de furieux coups de pied à la porte d’une maison palestinienne, c’est moi. Ce soldat qui chasse des moutons d’un pâturage palestinien, ce colon qui traite de nazi, avec une violence inouïe, un activiste israélien ; ces enfants qui s’entraînent à lancer des pierres, c’est moi. ».

« Ce conflit intérieur qui est le mien »

Par les gestes, la mémoire des corps et la connaissance de leur mouvement, Arkadi Zaides jette sur la scène la tension douloureuse du conflit qu’implique le fait d’être israélien. « Tout tourne autour de cela, de ce conflit intérieur qui est le mien. C’est pour cela que je vais aussi jouer ce spectacle en Israël, dans le contexte d’où il provient, parce que c’est avant tout à mon pays que je m’adresse. » Il n’est pas lui-même cet homme de la violence, mais faisant partie d’une communauté humaine, il porte une part de cette réalité. C’est par et dans son propre corps qu’il porte les interrogations, les responsabilités ; c’est par la danse qu’il cherche la dignité d’un positionnement politique juste.

Cette succession d’interruptions de la vidéo, puis d’intégrations par la prise de position de son corps au sein des images projetées, opère comme la fabrication d’un langage. Elle donne au public les clefs de compréhension de ce qui, à la fin, devient une chorégraphie dont le spectateur peut ressentir toute la puissance puisqu’il connaît le décodage des gestes qui la composent. L’émotion qui étreint les spectateurs à mesure qu’ils apprennent ce langage et rejoignent les propos de l’artiste est d’une puissance terrible. Lorsque Arkadi Zaides se masque le visage, devenant lui-même un de ces colons à l’immunité presque totale en marche vers la violence, quelle force et quel courage dans ce geste !…

Et puis il y a cet enchaînement chorégraphique qui prend forme et qui s’opère sur un enregistrement fait en scène à l’aide d’un micro, où des mots, onomatopées et cris sont superposés pour constituer un support sonore dérangeant et saturé sur lequel se pose la danse. On y perçoit une folie intérieure, le bruit des stimuli trop nombreux ne laissant pas de place au calme, au recul, à la réflexion. Des corps et des cerveaux engorgés, sans respiration. Nous sommes bien au-delà de la subversion. Nous sommes dans la production d’un possible, dans un geste d’espoir incarné par un homme qui danse. 

Lise Facchin

(*) Fête juive commémorant la libération des juifs de l’empire perse, grâce à Esther. Les hommes et garçons s’y enivrent jusqu’à la perte de conscience.


Archive, d’après des images filmées par les volontaires du B’Tselem Camera Project

Avec : Arkadi Zaides

Chorégraphie : Arkadi Zaides

Assistant chorégraphie : Ofir Yudilevitch

Conseil vidéo : Effi Weiss et Amir Borenstein

Création son et dramaturgie vocale : Tom Tlalim

Conseil artistique : Katerina Bakatsaki

Costumes : Adam Kalderon

Lumière : Thalie Lurault

Photo d’Arkadi Zaides : © C. Yuval Tebol

Tinel de la Chartreuse • 58, rue de la République • 30400 Villeneuve‑lès‑Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2014/archive

http://www.pearltrees.com/festivaldavignon/archive-arkadi-zaides/id10952058

Du 8 au 14 juillet 2014 à 18 h 30, relâche le 11 juillet 2014

Durée : 1 h 15

Tournée :

  • Du 20 au 25 et du 27 au 30 janvier 2015 : Théâtre national de Chaillot, Paris
  • Le 3 février 2015 : Centre national de la danse contemporaine d’Angers
  • Le 5 février 2015 : C.D.C. de Toulouse