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« Dru », d’Anna Le Bozec et Samantha Lopez, au gymnase, « Ô let me weep », de Colline Caen et Serge Lazar au Jardin des Sens, « Les Dodos » du P’tit Cirk dans le Chapiteau de la compagnie, la Route du Sirque, à Nexon

Le Sirque : c’est dans ses cordes !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Une nouvelle édition de la Route du Sirque bat son plein jusqu’au 24 août : des brunchs spectacles, de la magie, des activités proposées aux spectateurs et, bien entendu, des spectacles. Focus sur trois propositions très différentes qui toutes articulent cirque et musique.

Côté cordes vocales et expérimentales, tout d’abord, avec Dru. Cette forme courte met en scène dans le plus grand dépouillement deux trapézistes chanteuses dont tout l’art semble décliner sur la piste les façons de ne pas faire de trapèze ! Primée en 2017 par un prix d’écriture, cette création déjoue, par conséquent, toutes les attentes du spectateur. Pas la peine, par exemple, d’attendre les numéros à couper le souffle, ni les tutus à paillettes.

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« Dru », d’Anna Le Bozec et Samantha Lopez © F. Rodor

Au contraire, Anna Le Bozec et Samantha Lopez jouent des mécaniques pour s’imposer l’une face à l’autre. C’est pourquoi d’ailleurs, elles font songer à un duo burlesque. Ce, d’autant que la dramaturgie joue sur le contretemps, l’attente, jusqu’à risquer l’impatience du spectateur. Qu’on se le dise, si quelques enfants étouffent un rire, le spectacle interprété a capella dans un profond silence laisse entendre aussi les sacs qui tombent, les enfants qui piaffent, s’ennuient, pètent… Dru est un spectacle cohérent, tenu, mais destiné aux amateurs d’expérimentations circassiennes.

Cordes sensibles

Avec Ô let me weep, deux anciens de la Compagnie Rasposo (dont on avait adoré La  DévORée), Colline Caen et Serge Lazar présentent une sorte d’ode à l’amour en plein air. Imaginez-vous au sommet d’une colline où le regard embrasse le village de Nexon, où les senteurs de la forêt vous parviennent. Imaginez-vous assis au Jardin des sens pour découvrir un charmant opus. Si le titre du spectacle évoque un air célèbre de Purcell où la reine Didon, éplorée à cause du départ d’Enée (son amant), chante sa douleur, le spectacle apparaît comme un hymne à la vie.

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« Ô let me weep », de Colline Caen et Serge Lazar © Jeff Humbert

Pendant près d’une heure, Colline Caen et Serge Lazar vont, en effet, se livrer à une parade amoureuse… les yeux bandés ! C’est sans doute que l’amour est dépeint ainsi : aveugle et cruel dans sa joyeuse innocence. Petit Eros mutin, la circassienne demande sans cesse à son partenaire de la rattraper, de la soutenir jusqu’à l’épuisement. Il faut se lancer encore et encore, risquer la chute peut-être, demander à l’autre d’être là, en dépit de tout. Généreux, complices et joueurs, Colline Caen et Serge Lazar reforment parfois, dans leurs aériennes étreintes, l’androgyne mythique. Quand ils se séparent, ce n’est que pour mieux se retrouver, se tenter, se faire confiance. Et comme leurs exploits sont accompagnés en beauté par Hannah Al-Kharusy au violoncelle, on assiste à un très gracieux moment de cirque.

« Avec une guitare sous les pieds, moi, j’ai peur de rien »

Les cinq artistes du P’tit Cirk, quant à eux, conjuguent pour notre plus grand bonheur musique et acrobatie virtuoses. Voici un fabuleux spectacle pour les petits et les grands. Le P’tit Cirk y concilie inventivité et tradition circassienne, exploits en tout genre et poésie, humour et tendresse. Le Dodo est un bel oiseau que l’homme fit disparaître au XVIIe siècle, mais les cinq drôles d’oiseaux du P’tit Cirk exaltent la vie par leur énergie. Si sur la piste, ils prennent des risques à couper le souffle, s’ils jouent la rivalité, la générosité du groupe prévaut malgré tout, avec la capacité à faire corps et feu de tout bois… ou plutôt de toute guitare.

Non seulement Alice Barraud, Pablo Escobar, Basile Forest, Louison Lelarge, Charly Sanchez forment un quintette à cordes qui alternent des morceaux vifs et des interludes doux avec talents, mais de leurs instruments, ils font des agrès, des partenaires de jeu. Comme cette spectatrice éberluée, on en arrive ainsi à se demander : « Qu’est-ce qu’ils vont nous faire encore ? » On n’éventera évidemment pas toutes ces trouvailles, mais créations d’objets, et numéros insensés sont au rendez-vous.

Il y a quelques années, Hirissin évoquait la transmission. Sur scène, Pablo Escobar et Louison Lelarge, représentaient la relève. Ils laissaient présager de beaux lendemains. Pari tenu, donc, car ils sont encore une fois époustouflants, comme leurs partenaires : le fellinien et désopilant Charly  Sanchez, Basile Forrest, le colosse aux doigtés virtuoses et délicats, la femme guitare Alice Barraud, qui déjoue par sa force et sa facétie l’imagerie de la femme-violon. Si l’entraide est bien l’autre loi de la jungle, comme l’affirme Pablo Servigné, pas d’extinction en vue, donc, mais une belle utopie rieuse et collective. 

Laura Plas


Drud’Anna Le Bozec et Samantha Lopez

Site de la compagnie

Mise en scène : Anna Le Bozec et Samantha Lopez

Aide à la mise en scène, regard extérieur : Benjamin de Mateïs, Sylvain Cousin

Avec : Hanna de Vletter, Samantha Lopez

Durée : 45 minutes

À partir de 10 ans

Teaser

Le 23 août à 14 h 30, les 18 et 24 août à 15 heures, le 21 août à 15 h 30 et le 20 août à 17 h 30

8 €

Ôletmeweep, de CollineCaen et SergeLazar

Blog de la compagnie

Mise en scène : Colline Caen et Serge Lazar

Avec : Hannah Al-Kharusy, Colline Caen et Serge Lazar

Durée : 50 minutes

À partir de 7 ans

Le 16 août à 18 h 30, les 17 et 18 août 2019 à 18 heures

8 €

Les Dodos, du P’tit Cirk

Site de la compagnie

Mise en scène collective par la compagnie

Avec : Alice Barraud, Pablo Escobar, Basile Forest, Louison Lelarge, Charly Sanchez

Durée : 1 h 30

À partir de 6 ans

Teaser

14 €

Gymnase, Jardin des Sens et chapiteau du P’tit Cirk • Orangerie du Château • 87800 Nexon

Dans le cadre de la Route du Sirque du 14 au 24 août 2019

Réservations : 05 55 00 98 36 ou billetterie@sirquenexon.com 

À découvrir sur Les Trois Coups :

La déVORée, de la compagnie Rasposo, à Auch, par Léna Martinelli

Pan, de James Matthew Barry, par Olivier Pansieri

Qui-a-peur-du-loup-Compagnie-Veilleur-Ars-Nova

Programmation estivale de la compagnie Veilleur, Maison Maria Casarès à Alloue

Grands crocs et grands crus à la Maison Maria Casarès

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Enchanteresses, gentils ogres et beaux loups vous attendent à Alloue pour dévorer spectacles et mets du cru. Visite contée, goûter, apéro ou dîner-spectacle, il y en a pour tous les goûts, tous les âges. Là tout n’est que luxe (à la portée de tous) calme et voluptés !

C’est un îlot perdu au beau milieu des pacages charentais, un de ces lieux magiques qu’on imaginerait caché par les ronces d’un conte ou les mers d’un mythe grec : Alloue et la Maison que Maria Casarès s’y choisit après la mort d’Albert Camus. Là, on découvre ses livres, ses meubles polis par le temps comme on chemine sur les sentiers que de récents aménagements ont rendus praticables. Les touristes y sont encore rares : quand on passe le portail, on a l’impression de faire partie d’un cercle de privilégiés.

Maison-Maria-Casarès-Alloue

© Christophe Raynaud de Lage

Cette intimité a été cultivée et scénarisée par les nouveaux « gardiens du lieu », une compagnie de théâtre qui porte si bien son nom : Veilleur. Ses directeurs artistiques, Johanna Silberstein et Matthieu Roy ont, en effet, conçu une envoûtante visite contée dans la maison de Maria Casarès. Grâce à des casques, on arpente les pièces en écoutant la correspondance de l’actrice et d’Albert Camus. Chaque lettre résonne en son lieu, Johanna Silberstein et Philippe Canales les interprètent avec justesse et délicatesse, si bien que leurs voix semblent ramener les amants à la vie.

L’esprit des lieux est aussi celui du T.N.P. Une petite exposition et un film permettent de rappeler le rapport que la maîtresse de maison entretint avec cette belle institution. Surtout, la façon toute simple et chaleureuse d’accueillir chaque visiteur offre un bel hommage au théâtre populaire. De plus, à la Maison, sous les tilleuls des promenades, on partage les saveurs locales (à des prix tout à fait démocratiques) et l’inconnu devient le commensal. La magie du domaine est donc enchantement des sens.

L’enfant (l’adulte) et les sortilèges

Puisqu’on disait Maria Casarès quelque peu magicienne, on ne s’étonnera pas d’entendre des voix à Alloue. En partenariat avec la compagnie musicale Ars Nova, Matthieu Roy nous propose un diptyque où se mêlent audacieusement chant, musique et théâtre. La maîtrise des sopranos et musiciennes y rejoint celle de la technicienne qui mêle une composition enregistrée à une partition interprétée en direct. L’ensemble est parfois déroutant, mais proprement enchanteur. La proposition s’accorde ainsi parfaitement aux pièces abordées où la peur, l’animalité et l’étrange ont la part belle.

Dans Qui a peur du loup ?, la frontière entre l’imaginaire de deux enfants et leur dure réalité se brouille ainsi. Flora dessine des animaux pour les plaquer sur les visages humains et leur donner vie. Dimitri anime, lui, son skate pour traverser les forêts profondes à la recherche de son père ou de sa mère. Mais que se passe-t-il vraiment ? L’énigme subsistera. Nourri d’ombres et d’ellipses, le texte n’est pas évident (pas totalement convaincant non plus), mais il a l’aspect cathartique et initiatique d’un conte moderne.

Nos sorcières bien aimées

Dans Macbeth, l’on retrouve les mêmes interprètes, la même scénographie, le même dispositif mais les choix opérés sonnent encore plus juste. Par ses partis pris radicaux et pertinents, l’adaptation surprendra heureusement ceux qui connaissent la pièce de Shakespeare ; elle permettra tout aussi bien au néophyte de suivre une intrigue passionnante.

Resserrée, centrée sur le couple maudit, elle interroge en particulier la figure si décriée de Lady Macbeth. Qui est donc cette femme privée de d’enfant, cette ensorceleuse qui sait si bien entrer en communication avec les sorcières ? La mise en scène étoffe les personnages de sorcières, d’ailleurs. Enfin, la sonorisation fait habilement percevoir le surnaturel. Mise en scène, scénographie et justesse de l’interprétation confirment la qualité de la proposition.

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« Gros » de Sylvain Levey, par la Compagnie Veilleur © Christophe Raynaud de Lage

À ce bon cru de Macbeth, on peut associer les bons crocs de la lecture que livre en apéro Sylvain Levey de son propre texte : Gros. On change de ton ici. Voici l’autobiographie tendre et pleine d’humour d’un petit gros devenu auteur. Le récit est plein de verve, porté avec générosité, adapté à toute la famille. Les enfants comme les grands poufferont d’y retrouver des scènes de vie. On s’en lèche les babines et on en reprendrait bien de cette gourmandise théâtrale.

Grand cru, grands crocs : hâtez-vous donc avant qu’on range définitivement les tables du festin. Promis, en ces terres, Maria-Circé ne vous transformera pas en porcs, comme dans le mythe, mais vous pourrez murmurer : « Heureux qui, comme moi, a fait un beau voyage… à la Maison Maria Casarès ». 

Laura Plas


 Qui a peur du loup ?, de Christophe Pellet

Le texte est publié aux éditions de l’Arche

Mise en scène, adaptation et dispositif scénique : Matthieu Roy

Composition musicale : Aurélien Dumont

Avec : Juliette Allen, Philippe Canales, Iris Parizot, Léna Rondé, Johanna Silberstein

Musique préenregistrée : Pascal Contet, Giani Caserotto, Isabelle Cornélis, Tanguy Menez, Alain Trésallet, Isabelle Veyrier, Patrick Wibart

Durée : 1 heure

À partir de 8 ans

Du 22 juillet au 22 août 2019, les lundis, mardis, jeudis et vendredis à 16 h 30

5 € (goûter compris)

Présentation du dytique Macbeth et Qui a peur du loup ? 

Gros, de Sylvain Levey

Le texte est à paraître aux Éditions Théâtrales Jeunesse

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Sylvain Levey

Durée : 1 heure

Tout public

Du 22 juillet au 22 août 2019, les lundis, mardis, jeudis et vendredis à 18 h 30

5 € (apéro inclus)

Présentation par l’auteur

Macbeth, d’après William Shakespeare

Mise en scène, adaptation et dispositif scénique : Matthieu Roy

Composition : Aurélien Dumont

Avec : Juliette Allen, Philippe Canales, Iris Parizot, Léna Rondé, Johanna Silberstein

Musique préenregistrée : Pascal Contet, Giani Caserotto, Isabelle Cornélis, Tangui Menez Alain Trésallet, Isabelle Veyrier Patrick Wibart

Durée : 1 heure

À partir de 12 ans

Du 22 juillet au 22 août 2019, les lundis, mardis, jeudis et vendredis à 19 h 30

25 € (dîner inclus)

Visite contée de la maison autour des lettres de Maria Casarès et Albert Camus
Le texte intégral de la correspondance est édité aux éditions Gallimard

Mise en scène : Matthieu Roy

Mise en voix : Philippe Canales et Johanna Silberstein

Durée : 45 minutes environ

Du 22 juillet au 22 août 2019, les lundis, mardis, jeudis et vendredis de 15 heures à 19 heures en continu

5 €

Maison Maria Casarès • Domaine de la Vergne • 16490 Alloue

Dans le cadre de l’été à la Maison Maria Casarès

Site de la compagnie Veilleur

Site d’Ars Nova

Réservations : 05 45 31 81 22

Courriel de réservation de la maison Maria Casarès


À découvrir sur Les Trois Coups :

Saison estivale 2017 à la Maison Maria Casares, par Léna Martinelli

☛ Un Soir d’été à la Maison MariaCasarès, par LauraPlas

Martyr, de Marius von Mayenburg, Théâtre de l’Idéal à Tourcoing, par Sarah Elghazi

Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo, Chapelle des Pénitents blancs à Avignon, par Lise Fachin

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Théâtre en mai, 30e édition, Théâtre Dijon Bourgogne à Dijon

Théâtre en mai fête ses 30 ans

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

La 30édition de Théâtre en mai fait la part belle aux auteurs contemporains et aux femmes. Voici une brève sélection parmi la vingtaine de propositions, toutes passionnantes, à l’affiche du Théâtre Dijon Bourgogne (T.D.B.) du 23 mai au 2 juin.

Féminisme, représentations sociales, libre arbitre, déterminismes, inégalités, discriminations, insoumission, identité nationale, exil, question des origines… ce sont quelques-uns des thèmes traités dans cette belle programmation « qui ne vise pas à faire des coups », ni à lancer de nouveaux artistes, comme le précise son directeur Benoit Lambert, mais à proposer des échanges constructifs entre plusieurs générations d’hommes et de femmes de théâtre. L’occasion d’offrir au public un certain reflet de la création théâtrale d’aujourd’hui.

Tout d’abord, honneur au parrain de cette nouvelle édition, Stéphane Braunschweig ! Déjà présent à Théâtre en mai, en 1990, celui-ci aime transposer les classiques dans notre époque afin d’en faire résonner leur actualité. Alors, depuis Molière, quoi de neuf concernant l’émancipation féminine, la domination masculine ?

À sa création, l’École des femmes (qui dépeint la folie d’Arnolphe, quarantenaire maintenant recluse la jeune Agnès pour l’épouser « pure », dit-il), transgressait les rapports sociaux institués entre hommes et femmes. Le metteur en scène accentue les contradictions et fait entendre les résonances sociales et politiques actuelles de l’œuvre. Belle ouverture de festival que cette comédie contemporaine, cruelle et provocatrice, largement saluée par le public et la critique lors de sa création à l’Odéon – Théâtre de l’Europe !

Des artistes sur tous les fronts

Depuis dix ans, la parole engagée de Carole Thibaut assène ses irrévérencieuses Fantaisies et malmène, avec une joyeuse férocité, ce que « l’idéal féminin » a fait, à la moitié de l’humanité. Dans Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était, elle continue à traiter de la construction des identités féminines en jouant des codes de la représentation sexuée autant que théâtrale (cabaret, défilé, vidéo ou conférence). Elle parle d’instinct maternel, de sexualité, de religion, de chasse aux poils, de pétasses et de sexisme.

Si on ne naît pas homme, comment le devient-on ? Au-delà de la guerre des sexes, Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet mettent « la crise des hommes » sur le plateau. Dans le thriller théâtral Atomic man, un chant d’amour, les cinq actrices saisissent à bras le corps la question des masculinités.

Deux performance détonantes retiennent également notre attention : accompagnée de Céline Champinot, artiste associée du T.D.B., Rébecca Chaillon mène un match turbulent, un spectacle improvisé avec son équipe, constituée à majorité de lesbiennes et transgenres militant contre les hiérarchisations sexistes, raciales et autres, dans le foot comme dans la société. Avec Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, le sport devient allégorie physique, esthétique et politique des corps en lutte.

Quant à la metteure en scène Pauline Laidet et l’autrice Myriam Boudenia, elles interrogent la servitude dans Héloïse ou la rage du réel, avec huit interprètes exaltées, dont une pianiste et chanteuse. Leur création est adaptée d’un fait divers réel : le rapt, par un mouvement d’extrême-gauche, de Patricia Hearst (riche héritière) en 1974 aux États-Unis.

Le vent se lève

Que viennent les barbares propose aussi une mise en perspective sur la construction des imaginaires, cette fois-ci concernant l’identité nationale. Myriam Marzouki y brasse les sujets du postcolonialisme, de l’antisémitisme et de l’effondrement des certitudes : qui est ce « nous » qui parle ? Qui sont alors les « Autres » qui viennent ? Elle « dépayse » la question en passant par les années 1960, aux États-Unis ou l’Algérie, et la décentre en convoquant quelques figures historiques et symboliques (James Baldwin, Mohamed Ali et Toni Morrison, Claude Lévi-Strauss ou Marianne). Ces ponts entre les époques créent du « trouble dans les identités » et du « tremblement dans les imaginaires ». Voilà de quoi ouvrir de nouveaux horizons et éclairer notre présent !

Que-viennent-les-barbares-myriam-marzouki-theatre-en-mai-tdb-dijon © Christophe Raynaud de Lage

« Que viennent les barbares », de Myriam Marzouki © Christophe Raynaud de Lage

Artiste associée du T.D.B., la metteuse en scène Maëlle Poésy travaille justement avec le dramaturge et auteur Kevin Keiss à l’écriture de voyages initiatiques et d’errances salutaires : qu’est-ce que l’exil fait à l’être ? Pour Sous d’autres cieux, ils agencent des fragments traduits de l’odyssée latine l’Énéide. Leur texte original est une écriture scénique qui repose sur un vocabulaire chorégraphique incarnant, au-delà des mots, les mutations psychiques et physiques de la migration.

D’ailleurs, quand on est homme ou femme de lettres en exil, quel portrait fait-on de ses semblables, quel regard offre-t-on en partage ? Autobiographie, fiction, littérature, poésie… plusieurs artistes en exil (le guinéen Ousmane Doumbouya (Guinée), Farzaneh Haschemi aa-e (Iran / Afghanistan), Fabrice Kolonji (République démocratique du Congo), Mohamed Nour Wana (Soudan / Tchad / Lybie) déjouent les a priori en racontant à leur façon ce qu’ils sont et en témoignant de leurs épreuves, lors d’une soirée exceptionnelle mise en scène par Judith Depaule : Dire l’exil.

Toutes ces questions brûlantes d’actualité fournissent l’occasion de voir, et donc de vivre, autrement notre monde. Quoi qu’il en soit, cette programmation témoigne de l’esprit de révolte qui anime les jeunes générations, de leur (cou)rage à combattre. Et cela fait un bien fou. 

Léna Martinelli


Théâtre en mai, 30édition

Du 23 mai au 2 juin 2019

Théâtre Dijon Bourgogne • Parvis Saint-Jean • rue Danton • 21000 Dijon

7 lieux de représentations : Parvis Saint-Jean • Salle Jacques Fornier • Théâtre des Feuillants • Théâtre Mansart • Le Cèdre • Atheneum • La Minoterie

Toute la programmation ici

Réservations : 03 80 30 12 12

Billetterie en ligne

Tarifs : de 5,5 € à 22 € la place • Pass 3 + : à partir de 45 € les 3 spectacles (soit 15 € la place) • Pass 6 + : à partir de 84 € les 6 spectacles (soit 14 € la place) • Pass 10 + : à partir de 120 € les 10 spectacles (soit 12 € la place) • Carte Tribu en mai : 75 € (5 entrées) ou 150 € (10 entrées)


À découvrir sur Les Trois Coups

Entretien avec Benoit Lambert, propos recueillis par Léna Martinelli

☛ Ceux qui errent ne se trompent pas, d’après José Saramago, mise en scène de Maëlle Poésy, critique d’Élisabeth Hennebert

☛ Ce qui nous regarde, de Myriam Marzouki, critique de Léna Martinelli

☛ Dormir cent ans, de Pauline Bureau, critique d’Anne Losq

☛ Longwy Texas, de Carole Thibaut, critique de Laura Plas

☛ Il ne faut pas dire la vérité nue mais en chemise, de Myriam Boudenia, critique de Trina Mounier

☛ Freddy vs Freddie, de Myriam Boudenia, critique de Trina Mounier

Supernova-Trilogy-Mark-Lawes-Gianni-Grégory-Fornet-Martin-Bellemare-Sufo-Sufo

Focus Québec, 35e édition du Festival des Francophonies à Limoges

Grands feux et petits flops

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Le Festival des Francophonies mettait cette année le Québec à l’honneur : une dizaine des propositions, d’inéluctables petites déceptions, mais aussi le choc d’écritures flamboyantes comme celles de David Paquet et surtout Nelly Arcand.

Avec son bar des auteurs, ses prix littéraires, le festival des Francophonies se présente véritablement comme un laboratoire et un ouvroir d’écritures potentielles. Chacun y redécouvre le français paré de zébrures nouvelles et les œuvres y passent, souvent pour la première fois, l’épreuve de la scène.

Cette dernière peut être sans appel. L’expérimentation proposée dans Par tes yeux est ainsi un fiasco. Cette écriture à trois voix sur l’adolescence au Québec, en France et au Cameroun n’exhibe qu’une juxtaposition de soliloques inaboutis. Leur mise en scène redondante épuise, de plus, les comédiens et les ressources de la vidéo sans toucher, ni faire réfléchir.

L’assassin était dans le berceau

Au contraire, même sous la forme d’une simple mise en espace, une plume peut s’imposer par sa vigueur. C’est le cas de celle de David Paquet : il emporte ainsi avec Le Brasier le prix Sony Labou Tansi des lycéens. Et l’intelligente proposition du Méthylène Théâtre permet, en outre, de ne gommer aucune des aspérités de l’œuvre, aucun de ses registres. La comédie noire coïncide ainsi avec la tragédie et les tabous volent en éclats de rire. Alors, les monstres deviennent familiers, et, réciproquement, la famille couve, en ses entrailles, les monstres.

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« La Fureur de ce que je pense », d’après les textes de Nelly Arcand, adapté et mis en scène par Marie Brassard © Caroline Laberge

La famille est aussi une des thématiques que propose La Fureur de ce que je pense. La pièce est, en effet, hantée par les figures du père-dieu, de la mère castratrice et d’une sœur morte, mais à jamais présente. La mise à la scène qu’en propose Marie Brassard est saisissante. Non seulement, la scénographie impeccable exprime l’enfermement et la solitude de la narratrice, mais les actrices sont toutes excellentes. De plus, les choix de Marie Brassard restituent la force d’une langue qui est tout à la fois musique et cri.

De fait, au plateau, les mots passent par le corps, les voix et les phrasés particuliers à chacune des comédiennes. Le théâtre se métisse heureusement de danse. Marie Brassard évite par là le piège de l’anecdote pour aller vers le fond d’une pensée. De la même manière, elle écarte l’écueil de la biographie à scandale et rend à Nelly Arcand son statut d’écrivain.

On regrette donc que le spectacle ne soit pas tourné en France. En tout cas, alors que la dénonciation boursouflée et foutraque de La trilogie Supernova tire à blanc, on n’oubliera pas de sitôt les fulgurances rageuses de La Fureur de ce que je pense

Laura Plas


Focus Québec des Francophonies

Par tes yeux, de Martin Bellemare, Gianni Grégory Fornet, Sufo Sufo

Mise en scène : Gianni Grégory Fornet

Avec : Patrick Daheu, Coralie Leblan et Mireille Tawfik

Durée : 1 heure

À partir de 13 ans

Teaser vidéo

Photo : © Dromosphère

Espace Noriac • 10, rue jules Noriac • 87000 Limoges

Le 26 septembre 2018 à 18 heures, le 27 septembre à 20 h 30, et le 28 septembre à 21 heures

Le Brasier, de David Paquet

Le texte est édité aux éditions Leméac

Mise en voix orchestrée par La Compagnie Méthylène

Durée : 40 minutes

CCM Jean Moulin • 76, rue des Sagnes • 87280 Limoges

Le 04 octobre 2018 à 12 h 30

La Fureur de ce que je pense, d’après les textes de Nelly Arcand, adapté par Marie Brassard

Les textes Putain, Folle et Burqa de chair sont édités aux Éditions du Seuil, L’Enfant dans le miroir aux éditions Marchand de feuilles

Adaptation et mise en scène : Marie Brassard

Avec : Christine Beaulieu, Sophie Cadieux, Évelyne de la Chenelière, Marie-Laurence Moreau, Johanne Haberlin, Laurence Dauphinais et Anne Thériault

Durée : 1 h 40

À partir de 15 ans

Extrait vidéo

Photo : © Caroline Laberge

CCM Jean Moulin • 76, rue des Sagnes • 87280 Limoges

Les 26 et 27 septembre 2018 à 20 h 30

La Trilogie Supernova

Mise en scène : Mark Lawes

Avec : Frédéric Lavallée, Melina Stinson, Raphaële Thiriet

Durée : 3 heures

À partir de 15 ans

Teaser vidéo

Photo : © CC

CCM Jean Gagnant• 7, avenue Jean Gagnant• 87800 Limoges

Le 3 octobre à 18 h 30 et le 4 octobre 2018 à 20 h 30

Dans le cadre du Festival des Francophonies, 35édition

De 7 € à 22 €

Réservations : 05 55 79 90 00 et 05 55 32 44 20


À découvrir sur Les Trois Coups :

2 : 14, de David Paquet, par Elisabeth Hennebert

Et Dieu ne pesait pas lourd, de Dieudonné Niangouna et Frédéric Fisbach, par Laura Plas

Et-dieu-ne-pesait-pas-lourd-Dieudonné-Niangouna-Frédéric-Fisbach

« Et Dieu ne pesait pas lourd », de Dieudonné Niangouna, par Frédéric Fisbach, Festival des Francophonies, Théâtre de l’Union à Limoges

Nitroglycérine d’un verbe mythomane

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Frédéric Fisbach met en scène et interprète « Et Dieu ne pesait pas lourd » de Dieudonné Niangouna. Une performance forte qui porte la langue à incandescence et laisse le spectateur perdu comme dans un bon polar, chahuté par la force explosive des mots.

Et Dieu ne pesait pas lourd naît en 2014 d’une demande que formule le metteur en scène et comédien Frédéric Fisbach à l’écrivain Dieudonné Niangouna : écrire un texte qui exprimerait leur colère commune face aux désordres du monde. Le résultat est un texte magnifique qui, à lui seul, vaudrait le déplacement.

Soliloque mythomane et enfiévré, la diatribe du personnage d’Anton tient en effet, du poème par son travail sur les rythmes et frottements des mots (des plus ciselés au plus triviaux). D’ailleurs, les pulsations de la musique le soulignent avec une grande justesse : le beat cogne et remue, comme les mots.

Lost in wor(l)ds

La pièce s’apparente aussi à un polar retors. Où est Anton ? De qui est-il prisonnier ? Et que lui est-il arrivé ? Difficile de répondre à ces questions. La narration est trouée, le discours enfiévré d’Anton nous égare à tel point que l’on en vient à se demander s’il n’est pas mythomane. C’est donc seulement à l’extrême fin du spectacle que l’on recompose les pièces du puzzle. Restent, cependant et heureusement, des interstices : la place du spectateur qui aura accepté de ne pas tout comprendre ?

Frédéric Fisbach a retravaillé la pièce, avec l’aide de Charlotte Farcet, accentuant peut-être ainsi la densité du propos. Ce travail permet, en tout cas, à l’acteur-metteur en scène de se coltiner au verbe de Dieudonné Niangouna. Vociférant, jouant de son corps comme un boxeur, Frédéric Fisbach prend les coups du monde en pleine gueule. Il révèle, en outre, différentes couleurs du texte : l’éloge, la rage, dérision… C’est pourquoi, si Anton est un comédien raté (peut-être), Frédéric Fisbach signe, lui, une vraie performance.

Cette dernière, enfin, est mise en valeur par une scénographie à la fois dépouillée et pleine de ressources. Le travail sur la lumière et les ombres, en particulier, s’intègre à la partition textuelle. La mobilité du décor, quant à elle, autorise quelques interludes salutaires, car on risque d’être largué dans la tempête des mots. En effet, il n’y a presque rien au plateau : rien de trop pour que place soit faite à l’alchimie dangereuse du verbe. 

Laura Plas


Et Dieu ne pesait pas lourd, de Dieudonné Niangouna

Le texte est édité chez Les Solitaires Intempestifs

Le spectacle est présenté dans le cadre du festival des Francophonies

Mise en scène : Frédéric Fisbach

Avec : Frédéric Fisbach

Durée : 1 h 20

À partir de 14 ans

Teaser vidéo

Photo : © Simon Gosselin

Théâtre de l’Union • 20, rue des Coopérateurs • 87006 Limoges

Site du théâtre

Le mardi 2 octobre 2018 à 20 h 30

De 7 € à 22 €

Réservations : 05 55 79 90 00 et 05 55 32 44 20

Tournée

Les 15 et 16 novembre 2018, au Théâtre Joliette, à Marseille (13)


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