« Glückliche Tage », de Samuel Beckett, Théâtre national de la Colline à Paris

Glückliche Tage © Élisabeth Carecchio

Parler pour lutter contre le vide absolu, devant l’œil de quelqu’un

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Stéphane Braunschweig présente sa vision de « Oh les beaux jours » de Beckett, en allemand, pour l’actrice Claudia Hübbecker, au Théâtre de la Colline. La Winnie de « Glückliche Tage » se trouve engluée dans des machines et des écrans très contemporains… Une proposition novatrice, un peu en marge du texte.

Comment « créer de l’inattendu » avec une pièce « toujours montée de la même façon », car contrainte par les indications de Beckett ? Braunschweig, avec l’accord des ayants droit pour son projet, innove déjà en créant une scénographie qui s’inspire des réalités virtuelles actuelles. Il choisit également une actrice allemande plus jeune et plus frêle que celle dépeinte dans la didascalie initiale 1. Enfin, le surtitrage de cette représentation en allemand est établi à partir du texte français original de l’auteur (en 1963) et de la traduction allemande réalisée en 1961 puis en 1971 en collaboration avec Beckett.

Le spectacle nous plonge ainsi dans un univers non plus naturel mais high-tech : l’« étendue d’herbe brûlée s’enflant au centre en petit mamelon » a disparu au profit de cinq structures métalliques (cinq « mamelons » machines) qui ressemblent à des crinolines (jupons amples ou jupe-cage du xixe siècle). Celle qui enserre le bas du corps de Winnie se trouve au centre de la scène et cache en partie le second personnage, Willie ; elle est couverte d’une matière organique couleur bleu Klein, composée de végétaux figés.

De même, la « toile de fond en trompe-l’œil » figurant un « ciel sans nuages » et « une plaine dénudée » est remplacée par un écran géant : Winnie est filmée en direct et le cadrage se focalise sur son torse éclairé d’une lumière blanche et sur le bleu du mamelon. Winnie et Willie, deux compagnons solitaires et vieillissants, évoluent donc dans un monde d’acier, de nature artificielle et d’image virtuelle – celui, actuel, de l’Internet, de la 3D, des machines.

Des rituels du quotidien pour tenir

Winnie, réduite dans le premier acte à un buste et à un visage dans le second, assiste à la disparition, à l’enfouissement de son corps. Elle résiste en utilisant les choses et les mots : chaque jour, elle accomplit des rituels du quotidien pour tenir (prier, faire sa toilette, nettoyer ses lunettes, sortir des objets de son sac, se maquiller), elle cherche le dialogue et le regard de l’autre – multipliant les adresses à son compagnon, à son pistolet, à elle-même, au public. Mais le dialogue désiré avec Winnie (réduit à un corps rampant et à des bribes de discours) échoue. Alors, le soliloque se déploie, fait de répétitions de mêmes motifs, d’interruptions, d’interrogations, de microrécits avortés. Les niveaux de langue, les émotions et les registres se juxtaposent.

Claudia Hübbecker, arborant une légère robe blanche, des perles, un parapluie et un chapeau surannés, incarne merveilleusement cette femme-enfant fragile, fébrile, folle, clownesque et poétique, qui voudrait chanter et s’envoler vers l’azur mais s’immobilise, se pétrifie, et dont la parole lyrique ou triviale se diffracte. L’actrice souligne le courage, « l’increvable désir » 2 de cette figure féminine qui lutte, comme tout être humain, contre la solitude, le Temps, le vide.

Une « vision » qui se superpose au texte de Beckett

Mais la Winnie de Braunschweig, parce qu’elle est connectée à une jupe-machine et à un écran qui l’aspire dans l’imaginaire, parce qu’elle dépend du regard de l’autre (celui de Willie, ceux des spectateurs) et de réalités virtuelles, rend compte d’un vide existentiel, d’une perte de sens très particuliers, très contemporains. L’homme d’aujourd’hui est en effet confronté à l’invasion des images, des machines, des écrans et des moyens de communication. Ceux-ci nuisent paradoxalement à son imagination, l’écartent du « réel » et accroissent sa solitude.

Or, le vide beckettien n’est pas aussi daté, pourrait-on dire : le texte Oh les beaux jours a beau avoir été écrit après la Seconde Guerre mondiale, il évoque une angoisse métaphysique, une absurdité, une solitude existentielle, un questionnement sur les mots, le Temps, le lien et la présence à l’Autre, qui sont intemporels. En voulant « faire un pont entre Beckett et le monde d’aujourd’hui », Braunschweig a superposé sa vision de la condition humaine actuelle à celle, plus large, que l’on trouve dans le texte. Le spectacle, original et fort, exacerbe trop la question de la disparition de l’être dans les images et le regard. Le vrai sujet est celui de l’éclatement du sujet parlant, luttant contre le vide avec des mots brisés. 

Lorène de Bonnay

  1. « La cinquantaine, grassouillette, poitrine plantureuse ».
  2. Titre d’un livre d’Alain Badiou sur Beckett.

Glückliche Tage, de Samuel Beckett

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig

Avec : Claudia Hübbecker, Rainer Galke

Lumières : Marion Hewlett

Costumes : Thibault Vancraenenbroeck

Collaboration artistique : Astrid Schenka

Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel

Assistante à la mise en scène : Wibke Schutt

Assistante à la scénographie : Julia Schultheis

Assistante costumes : Annina Dupuis

Régie générale : Paul Adler

Souffleuse : Eva‑Maria Voller

Régie : Malika Ouadah

Régie lumière : Thierry Le Duff

Régie son : Élise Fernagu

Régie vidéo : Ludovic Rivalan

Surtitrage : Christophe Touche

Électricien : Olivier Mage

Machinistes : Thierry Bastier, Marjan Bernacik, Yann Leguern

Accessoiriste : Laura Mingueza

Habilleuse : Isabelle Flosi

Photo : © Élisabeth Carecchio

Théâtre national de la Colline (Grand Théâtre) • 15, rue Malte‑Brun • 75020 Paris

Métro : Gambetta

Réservations : 01 44 62 52 52

Site du théâtre : www.colline.fr

Du 10 juin au 14 juin 2014, du mercredi au samedi à 20 h 30, mardi à 19 h 30

Durée : 1 h 40

29 € | 14 € | 11 €