« Henry VI », de Shakespeare, la Fabrica à Avignon

« Henry Vi » © Nicolas Joubard

« Henry VI » de Thomas Jolly : l’éclatante saga d’une nuit d’été

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Thomas Jolly allume au Festival d’Avignon la ferveur du public avec une saga shakespearienne haletante, dont il rassemble pour la première fois tous les épisodes : son « Henry VI » en dix-huit heures ravive la foi dans la puissance du théâtre. Il ravigote le spectateur.

Que permet le théâtre que n’autorise aucun art ? Le rite. L’épopée Henry VI montée par Thomas Jolly, avec le brio et la conviction d’une troupe remarquable, en fait la flamboyante preuve par dix-huit. Dix-huit heures de représentation, près de sept entractes, dix mille vers en quinze actes, vingt comédiens et trois cents costumes : la durée comme remède à la distraction de l’époque. Démesure sans hybris, car Thomas Jolly maîtrise cette saga de main maîtresse, sans pompe ni longueurs. Une généreuse prouesse.

Invitation au voyage

En réactivant les cordes vibrionnantes du théâtre élisabéthain – goût des intrigues mêlant le tragique au bouffon, intimité avec le public, registres de langue variés et fleuris –, il nous emporte, frayant librement à travers villes et campagnes, en Angleterre et en France, entre trois générations, renouant avec la ferveur des grands récits, comme une invitation au voyage. Ces grands récits manquent à l’époque. Thomas Jolly prend le contre-pied en s’emparant de ce drame historique alambiqué, qu’il rend limpide et passionnant.

Henry VI ? Un roi anglais pris dans le courant d’un bouleversement historique : le monde médiéval renversé avec fracas pour laisser place à la modernité naissante, individualiste, mondialisée, scientiste. Le roi Henry VI est le témoin de ce basculement, il en est l’acteur et le martyr, jouet d’une époque tourmentée et incertaine. Or, cette incertitude fichée au cœur de la civilisation serait, à nouveau aujourd’hui, notre lot. C’est le fil rouge du spectacle. Tendez donc bien l’oreille, Shakespeare pourrait bien, une fois encore, avoir des vérités à nous dire.

« Cieux, tendez-vous de noir. Jour, faites place à la nuit. » Ainsi débute l’épopée. Il est 10 heures. La salle est aussi fraîche que son public. Le soleil radieux, dehors, est abandonné à son monde, tandis que les portes de la salle se referment sur l’obscurité. Dans ce néant surgiront quelques cent cinquante personnages, qu’endossent une vingtaine de comédiens. Tous déploient des trésors d’ingéniosité dans leurs interprétations, rivalisant joyeusement sans jamais faillir avec la folie du grand Will.

Temps incertains

De cette traversée folle, comment rendre compte sans dresser par le menu la liste des trouvailles qui émaillent la création et rassurent le spectateur sur les pouvoirs du théâtre ? Un article n’y suffira pas. Mais, en peu de mots, il y a les aménagements du texte, d’abord. Ce Henry VI est une quasi-intégrale, quasi car oui, quelques passages ont été tronqués, n’en déplaise aux puristes, amateurs de marathon. Qu’ils se reprennent et voient un peu : des fragments ont été ajoutés ! Une ravissante rhapsode, la clownesque Manon Thorel – voix narquoise qui rappelle que l’on n’est jamais seul dans la longue traversée –, guide le spectateur de la chaleur du jour vers le cœur de la nuit. Berger pour le spectateur égaré, aiguillon pour les assoupis, sa présence attendue soulève les rires.

Comment Thomas Jolly, ensuite, a-t-il taillé dans le buisson touffu du texte pour y frayer un chemin certes tortueux mais désembroussaillé ? Il a coupé, peu. Mais, surtout, en pédagogue, il a pris le temps d’exposer les généalogies des lignées princières, sans didactisme et avec inventivité, pour en éclairer les rivalités. Car il nourrit une conviction, qui est le ressort, sinon le secret du spectacle : « Un spectateur perdu un instant, est perdu à jamais ».

Le spectateur ne manque rien, grâce notamment aux effets d’une scénographie ingénieuse, bien que simple, constitué d’un imposant mobile métallique polyvalent et d’une large scène dégagée, habillée de colonnades et de vitraux, qui se dépouille avec le temps. Inspiré par les peintres, Thomas Jolly emprunte les esthétiques avec égard, comme indiquant l’hommage : un tableau rappelant les folies de Breughel lors d’une scène de déraison, des aplats de couleurs à la Rothko qui baignent la scène, un mourant se vidant de sa noirceur, digne de Bacon. Colorée et bouffonne, l’atmosphère se refroidit brutalement lorsque le monde bascule. Car, finalement, le chaos accouche du chaos. Henry VI, assis sur le trône d’Angleterre, dans le plus complet désordre compose pour maintenir un semblant d’unité dans un royaume déchiré par des luttes intestines. « Nous devrons apprendre à gouverner » lâche-il, bien tardivement. Assassiné par Richard III, le monstre boiteux, il abandonne un royaume en ruine. Le règne et la mort de Henry VI, roi désarmé dans une époque incertaine, enfantent un monstre. Une fable politique à méditer, dans des temps pareillement incertains…

Révolution

Les heures passent et les spectateurs s’accrochent. Le drame est si bon. La croyance dans la vertu de la durée est le socle de la représentation. Le discours paraît éculé : le théâtre rassembleur, le théâtre instrument politique, le théâtre clé de compréhension du monde, le théâtre qui ravigote et donne du cœur à l’ouvrage. Bonne paroles ? Thomas Jolly et son équipe de choc donnent à ces formules magiques une forme, une réalité. Jusqu’au bout, témoin des trahisons, des batailles et des meurtres, haletant et pris par le suspens, le public a vibré jusqu’à ce que le cordon soit rompu sous les hourras, debout, à quatre heures d’un matin qui peine encore à poindre, infiniment reconnaissant et solidaire de ces artistes généreux. Dix heures-quatre heures, une quasi-révolution, un cycle. Shakespeare respire. 

Cédric Enjalbert


Henry VI, de William Shakespeare

Traduction de Line Cottegnies

Création de l’épisode 4 au 68e Festival d’Avignon

Mise en scène et scénographie : Thomas Jolly

Avec : Johann Abiola, Damien Avice, Bruno Bayeux, Nathan Bernat, Geoffrey Carey, Gilles Chabrier, Éric Challier, Alexandre Dain, Flora Diguet, Antonin Durand, Émeline Frémont, Damien Gabriac, Thomas Germaine, Thomas Jolly, Pier Lamandé, Martin Legros, Julie Lerat‑Gersant, Charline Porrone, Jean‑Marc Talbot, Manon Thorel

Assistanat à la mise en scène : Alexandre Dain

Collaboration à la dramaturgie : Julie Lerat-Gersant

Lumière : Léry Chédemail, Antoine Travert, Thomas Jolly

Musique et son : Clément Mirguet

Costumes : Sylvette Dequest et Marie Bramsen

Photo du spectacle : © Nicolas Joubard

Production : La Piccola Familia

Production déléguée : Théâtre national de Bretagne à Rennes

La Fabrica • 55, avenue Eisenhower • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

www.festival-avignon.com

Les 21, 24 et 26 juillet 2014 à 10 heures

Durée : 18 heures avec 7 entractes

47 € | 10 €

Tournée :

  • Théâtre national de Toulouse – Midi-Pyrénées : du 1er au 12 octobre 2014
  • Théâtre de l’Archipel, scène national de Perpignan : 18 octobre 2014
  • Théâtre national de Bretagne – Mettre en scène : 8 et 9 novembre 2014
  • Comédie de Béthune-C.D.N. Nord – Pas-de-Calais : 22 et 23 novembre 2014
  • Les Gémeaux à Sceaux : du 3 au 14 décembre 2014
  • Le Trident, scène nationale de Cherbourg-Octeville : du 9 au 17 janvier 2015
  • Le Bateau-Feu, scène nationale de Dunkerque : du 28 au 31 janvier 2015
  • T.A.P. (Théâtre auditorium de Poitiers) : du 5 au 15 février 2015
  • Équinoxe, scène nationale de Châteauroux : 8 mars 2015
  • Odéon-Théâtre de l’Europe – Ateliers Berthier à Paris : du 2 au 17 mai 2015
  • C.D.N. de Haute-Normandie à Rouen : 20 juin 2015