« Hiroshima mon amour », de Marguerite Duras, salle Guy‑Ropartz à Rennes

Hiroshima mon amour © Mario Del Curto Hiroshima mon amour © Mario Del Curto

« Le désir contamine les mots »

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Christine Letailleur reprend à la scène le scénario écrit par Marguerite Duras pour le film d’Alain Resnais, « Hiroshima mon amour » (1959). Dans cette interrogation sur l’Histoire et le destin individuel, Valérie Lang joue, avec le talent qu’on lui connaît, le rôle tenu à l’écran par Emmanuelle Riva.

Après la Philosophie dans le boudoir (Sade) et la Vénus à la fourrure (Sacher-Masoch), Christine Letailleur poursuit son travail sur le désir avec Hiroshima mon amour. Cette pièce sur la mémoire, l’Histoire, le désir raconte la brève passion qui unit à Hiroshima une jeune actrice française venue tourner un film sur la paix et un architecte japonais. « Elle », qui a été, à Nevers, de ces femmes que l’on a tondues à la Libération pour les punir d’avoir aimé un ennemi et « Lui », architecte qui a vécu la destruction de sa ville, vont vivre cette liaison avec d’autant plus d’intensité qu’ils la savent condamnée à ne pas durer : tout juste vingt‑quatre heures, le temps de la tragédie.

La pièce commence par la vision d’un torse d’homme nu, vu de dos, les bras levés, appuyés contre un mur noir vertical. Bientôt sort de l’ombre un torse de femme, qui vient se poser à côté de l’homme. Le dialogue commence dans ce clair-obcur qui, n’était l’absence de couleurs, fait penser à l’éclairage de certaines œuvres de La Tour. Le premier tableau se déroule en un long poème sur la possibilité de concilier l’Histoire et les souvenirs, sur l’amour et la mémoire, sur le temps, ponctué par les affirmations rageuses de l’homme : « Tu ne connais rien à Hiroshima ».

La lumière semble sculpter les corps comme pour illustrer ces propos de Christine Letailleur : « Le désir s’inscrit dans les corps, sur la peau, il insuffle des rythmes, des gestes, des silences ; il contamine les mots, s’incarne dans le langage même ». La lumière caresse les corps, comme les amants se caressent eux-mêmes, dans une sorte de ralenti, infiniment étiré, comme le temps de la passion, peut-être. Cette lenteur, qui est aussi celle du dialogue, finit cependant par sembler pesante. Les scènes sont toutes plus belles les unes que les autres, impeccablement léchées, mais, si l’esthétique y trouve son compte, la passion y succombe. L’expression du désir et de l’amour semble bien froide. C’était déjà l’impression donnée par certaines scènes de la Vénus… Nous sommes bien loin de l’alacrité qui caractérisait la Philosophie dans le boudoir.

Le deuxième tableau, si l’on peut dire, pourrait s’intituler l’histoire de Nevers. Porté par la violence de ce qui est raconté, il est beaucoup moins statique que le premier. Sa force est accentuée par la projection, en simultané, de scènes tirées du film Pluie noire (1989) du réalisateur Shohei Imamura. Celle que l’on voit à plusieurs reprises et qui montre une femme japonaise irradiée perdant ses cheveux par poignées est une illustration saisissante du rapprochement (sans comparaison ni assimilation, évidemment) entre Nevers et Hiroshima…

L’entreprise de Christine Letailleur, qui est de transposer un scénario sur scène en ne gardant guère que le face-à-face amoureux et les dialogues des amants, est une gageure. La réussite n’est pas totale, malgré l’extrême beauté plastique de la pièce. Si le spectateur ne se laisse pas gagner par l’ennui, parfois, c’est grâce au jeu extraordinaire de Valérie Lang. Elle habite littéralement son personnage et sa voix, si souple, se plie à toutes les inflexions des émotions humaines : une pure merveille. 

Jean-François Picaut


Hiroshima mon amour, de Marguerite Duras

Mise en scène et scénographie : Christine Letailleur

Avec Valérie Lang (Elle), Hiroshi Ota (Lui) et Pier Lamandé (un homme)

Assistant à la mise en scène : Pier Lamandé

Lumière : Stéphane Colin

Son : Frédéric Morier

Vidéo : Jérôme Vernez

Photo : © Mario Del Curto

Machiniste : Mathieu Pegoraro

Collaboratrice linguistique : Yu Yokoyama

Avec l’aide de toute l’équipe du Théâtre de Vidy-Lausanne

Production déléguée : Théâtre de Vidy-Lausanne

Coproduction : Théâtre national de Bretagne à Rennes

Extraits du film Pluie noire du réalisateur japonais Shohei Imamura, 1989

Création au Théâtre de Vidy-Lausanne en septembre 2009

Projet franco-japonais avec le soutien de Cultures France et de la Japan Foundation

Avec le soutien de La Ménagerie de verre dans le cadre de Studiolab

Christine Letailleur est artiste associée au T.N.B. à partir de janvier 2010

Salle Guy-Ropartz • 14, rue Guy-Ropartz • 35000 Rennes

Du mardi 10 au samedi 14 novembre 2009

Puis du 17 au 21 novembre 2009

Durée : 1 h 30

17 € | 10 € | 8 €

Réservations :

Théâtre national de Bretagne • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Billetterie : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr