« Il faut toujours terminer qu’est‑ce qu’on a commencé », d’après Alberto Moravia, Jean‑Luc Godard, Homère, Dante Alighieri, la Colline à Paris

Godard, es-tu là ?

Par Aurélie Plaut
Les Trois Coups

Dans une fable conjugale librement inspirée du « Mépris », Nicolas Liautard guide le spectateur dans les méandres de l’amour et de l’art. Un voyage initiatique aux escales édifiantes et un bel hommage à l’esthétique cinématographique de la Nouvelle Vague.

« Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé » © Catulle
« Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé » © Catulle

Voici un spectacle ambitieux ! Convoquer au centre du plateau Homère, Dante Alighieri, Alberto Moravia et JeanLuc Godard paraît titanesque. Programme alléchant, donc, que cette libre adaptation du roman italien le Mépris, dans lequel on suit l’histoire du désamour entre un homme et sa femme. Une lente descente aux enfers enfantée par un reniement. Lorsque cet homme (Fabrice Pierre) consent à l’écriture du scénario d’une transposition cinématographique de l’Odyssée d’Homère, il ne se doute pas que cette décision entraînera la chute de son couple. Non seulement il cède à l’appât du gain en acceptant ce travail et vend ainsi son âme au producteur One‑Eyed Jack (JeanCharles Delaume), mais un sentiment terrible s’immisce alors dans l’esprit de Béatrice, sa femme (Aurélie Nuzillard) : le mépris.

La trame narrative du spectacle de Nicolas Liautard est, à l’image de l’histoire elle-même, nébuleuse. Cet adjectif n’a rien ici de péjoratif. Au contraire ! La référence à Dante est toute contenue dans les différents tableaux qui composent l’histoire. Le public passe d’un endroit à un autre de manière astucieuse par de simples déplacements d’objets signifiant çà et là l’appartement ou la villa capriote. On suit ainsi le parcours initiatique du protagoniste, ce scénariste qui ne porte d’ailleurs dans la pièce aucun nom – un clin d’œil au « Personne » d’Ulysse face à Polyphème –, comme si nous flottions. Trois parties distinctes rythment le spectacle : l’Enfer pour commencer, et une scène triviale dans laquelle Béatrice s’installe dans le salon pour la nuit, ce qui provoque la consternation de son époux. On sent bien que la mort du couple n’est pas loin même s’il est difficile d’en percevoir la raison.

Le Purgatoire ensuite : l’île de Capri et la villa du producteur dans laquelle les conversations passionnées du scénariste et de Wolfgang, le réalisateur (Wolfgang Pissors), contrastent fortement avec les occupations oisives de Béatrice et de Jack. Ce tableau contient le nœud de l’intrigue et aussi son dénouement. C’est en effet durant ce séjour que le scénariste comprendra que l’histoire d’Ulysse, telle que la commente Wolfgang, est un miroir de sa propre existence. Miroir au sens « renaissant » du terme, un écrit destiné d’abord à enseigner. Entre ces tableaux, le spectateur est plongé dans l’obscurité. Il vit les rêves de cet homme perdu qui cherche une vérité si difficile à palper. On y croise Ulysse (JeanYves Broustail), sorte de double dont le texte prophétique est malaisé à interpréter, et à la toute fin Béatrice, nue, en majesté. La Beata Beatrix du Paradis de Dante, douce, dénuée de toute sensualité. Une icône virginale symbolisant un amour purement spirituel. Elle n’est plus la petite « chatte » aguicheuse qu’elle était à Capri lorsqu’elle se prélassait dénudée sur la terrasse, acceptant les caresses du producteur devant son mari.

La sincérité comme mot d’ordre

Comme dans Scènes de la vie conjugale, Nicolas Liautard recherche ici la grande sincérité du jeu théâtral. Et ce n’est pas chose facile ! L’influence cinématographique de Jean‑Luc Godard est palpable. Le ton de la conversation est donc de mise. Pari gagné pour la plupart des comédiens : JeanCharles Delaume (One-Eyed Jack), un avatar du Cyclope comme l’indique son nom, l’inculte producteur hollywoodien qui ne se déplace pas sans son interprète (la très drôle Marion Suzanne), est criant de vérité. Il fait montre tour à tour d’ignorance, de mégalomanie, de séduction, de manipulation et sait rendre son personnage détestable. Wolfgang Pissors et JeanYves Broustail sont aussi très convaincants. Nous sommes plus réservés quant à la prestation d’Aurélie Nuzillard qui, dans les scènes de confrontation avec son mari, semble manquer d’énergie. Le texte lui-même est probablement difficile à « mâcher » (la syntaxe des phrases de ces tableaux conjugaux est complètement bouleversée, peut-être d’ailleurs par volonté de rappeler le vers homérique ou celui de Dante), mais on peine à se laisser émouvoir… Notre réserve provient sans doute aussi de ce décalage, évident lors de cette représentation-là, avec Fabrice Pierre décidément brillant pour jouer à ne pas jouer.

On sort donc de ce spectacle un peu « sonné ». Il faut dire que cela fourmille : les références multiples aux œuvres antérieures, la réflexion passionnante sur le rapport entre l’art et la vie, l’art et l’argent, les passages oraculaires plus hermétiques. Bref, beaucoup de choses nous envahissent à l’issue de la représentation ! On ne saurait que recommander ce spectacle qui est sans conteste capable de faire revivre l’esprit et l’esthétique de la Nouvelle Vague. Le Godard des années 1960, Michel Piccoli, Brigitte Bardot et les cordes de Georges Delerue ne sont résolument pas très loin… 

Aurélie Plaut


Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé, librement inspiré des œuvres d’Alberto Moravia, Jean‑Luc Godard, Homère, Dante Alighieri

Conception du spectacle et texte : Nicolas Liautard

Avec : JeanYves Broustail, JeanCharles Delaume, Aurélie Nuzillard, Fabrice Pierre, Wolgang Pissors, Marion Suzanne

Son : Thomas Watteau

Administration et surtitrage : Magalie Nadaud

Régie : Laurie Barrère

Régie lumière : Nathalie de Rosa

Régie son vidéo : Thomas Watteau et Alice Morillon

Machiniste : Harry Toi

Habilleuse : Isabelle Flosi

Photo : © Catulle

Production La Nouvelle Compagnie

Coproduction La Scène Watteau – scène conventionnée de NogentsurMarne

Dyptique autour de l’amour les samedi 14 et 21 mars 2015

À 14 h 30 : Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman mis en scène de Nicolas Liautard (durée : 3 h 50 avec entracte)

À 21 heures : Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé

La Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 3 au 29 mars 2015

Durée : 2 h 30

29 € │ 24 € │ 20 € │ 14 €